Appel : décolonisons l’espace public !

Un mouvement d’ampleur mondiale exige une décolonisation de l’espace public. De l’Afrique du Sud à Paris, de la Colombie à Lille, des USA à Nantes, de la Martinique à Bordeaux, etc., la planète entière voit se développer des mobilisations pour que cessent les valorisations et mises à l’honneur d’esclavagistes, de massacreurs coloniaux et d’idéologues et théoriciens racistes. Honorés par des statues ou des noms de voies publiques et d’écoles, ces symboles de plus de quatre siècles d’esclavage et d’un siècle et demi de colonisation, constituent une véritable insulte au peuple français en général et aux citoyennes et citoyens issus de ces peuples meurtris par l’esclavage et la colonisation. Ce mouvement est une bonne nouvelle pour tous les partisans de l’égalité. Il doit être soutenu et amplifié pour rendre incontournable la décolonisation, non seulement des espaces publics mais aussi des imaginaires collectifs et de l’histoire officielle.

Loin d’être une question secondaire ou une lubie de militants emplis de ressentiments, cette action sur le symbolique est éminemment politique. On ne tourne en effet jamais une page d’histoire sans l’avoir lue jusqu’à la dernière ligne. On ne bâtit pas plus d’avenir commun sur la base d’une occultation  de crimes et de massacres consubstantiellement liés à l’idée d’asservissement portée par l’esclavage et la colonisation. Ces crimes et massacres ne sont pas des excès ou des « bavures »  mais la mise en œuvre logique et prévisible du projet d’asservissement. Le reconnaître est le premier pas vers le dépassement de cette page de l’histoire de France. Décoloniser l’espace public est une condition certes insuffisante, mais absolument nécessaire pour un avenir égalitaire.

En outre, la question posée par ces mobilisations ne se limite pas à une simple exigence de reconnaissance historique portant sur le passé. Les représentations sociales du Noir, de l’asiatique, de l’Arabe, etc. qui ont préparé, accompagné et justifié ces deux crimes contre l’humanité que sont l’esclavage et la colonisation, continuent d’informer à bien des égards nos sociétés contemporaines. La non décolonisation des esprits et des imaginaires collectifs permet leur survie et leur reproduction contemporaines. Elles servent désormais d’accompagnement idéologique aux discriminations systémiques dont sont victimes les descendants d’esclaves et de colonisés.

Décoloniser la mémoire, reconquérir l’espace public

Les discours accusant ces mobilisations de vouloir effacer l’histoire sont à la fois ridicules et significatifs. Ridicules parce que notre exigence n’est pas un effacement de l’histoire mais, au contraire, la revendication d’une histoire qui ne soit plus partielle et partiale, qui rend visible ce qui est occulté aujourd’hui et enseigne ce qui, depuis des siècles, est silencié. Significatifs aussi parce que le président Macron lui-même a tenu à clore le débat avant même de l’entamer. Alors que dans d’autres pays le débat est ouvert, en France, il serait immédiatement clos .

L’argument de la nécessaire contextualisation de ces massacreurs et de leurs actes est tout aussi inadmissible et insultant. Insultant parce qu’il considère les militant.e.s mobilisés comme ignorants de l’histoire et des causalités ayant produit l’esclavage et la colonisation. L’argument est aussi inadmissible parce qu’il ignore ceux et celles , qui dans le même contexte historique, se sont élevés contre l’esclavage et la colonisation. Ce sont ces personnes qui devraient être honorées par des noms de rues et des statues et non les massacreurs coloniaux et les esclavagistes. Il est ainsi scandaleux que l’on compte en France autant de statues ou d’espaces publics portant les noms de Gallieni, Faidherbe ou Bugeaud, et si peu les noms de Louise Michel ou de Paul Vigné d’Octon qui se sont opposés courageusement aux crimes des premiers.

Pour toutes ces raisons les signataires appellent :

  •  à l’exigence d’une décolonisation de l’espace public,
  • à multiplier les initiatives et mobilisations communes pour faire cesser  l’occultation des crimes esclavagistes et coloniaux.

Décolonisons l’espace public !

Soutenez le mouvement en signant la pétition ici :http://chng.it/DJcd4R2fzd

Liste des signataires de l’appel  :  « Décolonisons l’espace public »

  • Said Bouamama sociologue , militant au FUIQP
  • Isabelle Garo, enseignante, philosophe.
  • Ghyslain VEDEUX président du CRAN
  • Eric Fassin, sociologue, Paris 8
  • Saimir Mile , La voix des Rroms
  • Bruno Della Sudda, militant autogestionnaire et altermondialiste, membre d’Ensemble!
  • Youcef Brakni , militant anti raciste
  • Patrick Silberstein Co-auteur du Guide du paris colonial et des banlieues
  • Gerty Dambury, auteure, metteuse en scène
  • Théo Roumier, syndicaliste et libertaire
  • Achille Mbembe philosophe
  • Patrick Farbiaz ( PEPS)
  • Marianna Kontos, architecte-urbaniste et doctorante
  • Boualem HAMADACHE, syndicaliste SUD Conseil Départemental de Seine Saint-Denis
  • Françoise Vergès, militante féministe antiraciste, politologue
  • Olivier Le Cour Grandmaison : universitaire
  • Alexis Cukier, philosophe, CGT Ferc Sup
  • Nadia Louachi militante anti raciste FUIQP
  • Pierre Cours-Salies sociologue
  • François Gèze, éditeur
  • Patrick Silberstein Co-auteur du Guide du paris colonial et des banlieues
  • Catherine Destom Bottin
  • Nacira Guénif, Sociologue, Université Paris 8
  • Omar Slaouti militant antiraciste
  • Virginie Duval, militante syndicat ASSO-Solidaires
  • Nadia Fardaoui medecin , militante au FUIQP
  • André Rosevègue, Union Juive Française pour la paix Aquitaine
  • José-Luis Moragues Militant antiraciste – BDS France Montpellier
  • Pierre Khalfa, membre de la Fondation Copernic
  • Radija Boukhalfa, militante associative antiraciste membre du MRAP06 et de RESF06
  • Amzat Boukari-Yabara, historien
  • Fatima-Ezzahra Ben-Omar, militante féministe.
  • Catherine Samary, économiste altermondialiste
  • Rocé : Rappeur
  • Medhy Belabbas militant anti raciste
  • Haocas Wkasu Victor militant mouvement des jeunes Kanaks en France
  • Verveine Angeli militante antiraciste , secretaire nationale de l’union syndicale solidaires .
  • Cybel David ,animatrice commission internationale de l’union Solidaires
  • Georges Franco , Artiste peintre
  • Hadrien Bortot, membre du Conseil National du PCF
  • Christine Delphy, sociologue
  • Ariella AZOULAY, artiste, professeur, Brown University
  • Jalil LECLAIRE, comédien, metteur en scène
  • Sonia Dayan-Herzbrun Sociologue Professeure émérite à l’Université de Paris
  • Sonya Nour militante anti raciste
  • Fabiana EX-SOUZA
  • Eddy FIRMIN
  • Laurent Levy, Essayiste
  • Mogniss H. Abdallah
  • Hamoudi DJATAOU ancien dirigeant du MTA ( mouvement des travailleurs Arabes )Grenoble
  • Salah Amokrane , militant associatif , Toulouse
  • Sonia Fayman, UJFP, Cedetim
  • Gilles Lemaire écologiste altermondialiste
  • Gustave Massiah, économiste altermondialiste
  • Maryse Tripier, sociologue.
  • Magali Bessone, professeure de philosophie.
  • Pierric Annoot Secrétaire départemental du PCF 92
  • Serge Guichard militant anti raciste communiste
  • Michele Guerci journaliste
  • Vikash Dhorasoo
  • Olivier Besancenot, Christine Poupin, Philippe Poutou : portes paroles du NPA
  • Jean SAINT-MARC : membre du secrétariat du Parti Communiste Réunionnais, collaborateur de Paul VERGÈS de 1971 à son décès en nov. 2016
  • Pierre Zarka , Assaciation des communistes unitaires
  • Jean François Pellissier , Ensemble  
  • Smail Bessaha , CGT Palais de la porte d’orée

Organisations : FUIQP ; Décoloniser les arts ; Ligue Panafricaine-UMOJA section France ; CRAN , UJFP ; BAN ; La voix des Rroms ;Mouvement des jeunes Kanaks en France ; Survie Nationale ; l’équipe de rédaction du Guide du Bordeaux colonial ; MRAP 06; la FASTI  ;CEDETIM (Centre d’études et d’initiatives de solidarité internationale); NPA ; L’ACU (association des communistes unitaires) ; PEPS; Contrevent (Grenoble) …

Signez la pétition ici :http://chng.it/DJcd4R2fzd

 

LA BANALISATION DE L’ ANTITSIGANISME ET DE L’ISLAMOPHOBIE

COMMUNIQUE NATIONAL DU FUIQP

Dans un silence politique et médiatique assourdissant notre pays a été le lieu de plusieurs agressions contre un campement Rom et une mosquée. Dans la nuit du 18 au 19 mai le campement des Roms d’Aubervilliers volait en fumée suit a une attaque au cocktails Molotov. L’ampleur de l’incendie (il s’étend sur plus 2000 m2) et des dégâts (plus de 60 habitations détruites) souligne l’importance du drame qui a été évité. Cet attentat terroriste est le quatrième contre ce campement en quinze jours. C’est d’ailleurs l’instauration d’un système de surveillance permanente mis en place par les habitants suite aux attentats précédents qui a permis d’éviter une catastrophe humaine. Deux jours plus tard c’est les fidèles de la mosquée de Cholet qui sont la cibles du racisme. Les murs de celle-ci sont tagués d’une phrase : « Vous serez fusillé ». Au scandale du silence des grands médias s’ajoute le mutisme de l’Etat sur ces actes ignobles. Quasiment aucune couverture médiatique et silence complet du gouvernement sont les deux constats déplorables que nous sommes contraints de faire. Plus grave encore nous constatons le même silence de l’ensemble des grands partis français, de la majorité comme de l’opposition.

Une honte française !

Après une période de confinement qui a vu se déverser sur les réseaux sociaux un racisme anti-asiatique décomplexé ces actes alertent sur la banalisation du racisme dans notre société en crise. Le développement des propos et actes liés à ces figures contemporaines du racisme que sont l’islamophobie et l’ « antitsiganisme » n’est ni étonnant, ni imprévisible. Il n’est pas le fait d’un virus contre lequel nous n’aurions pas de vaccin. Il est le résultat logique des discours politiques et médiatiques qui depuis plusieurs décennies construisent les musulmans et les Roms comme problème et comme menace. Les déclarations à répétition d’hommes politiques et de responsables gouvernementaux sur le danger « communautariste » ou « sécessionniste » (affaires dites du foulard, du Burkini, discours sur la déradicalisation, etc.), les commentaires des « chroniqueurs » médiatiques qui les préparent, les accompagnent et les suivent, le silence sur les passages à l’acte antérieurs, ont créé un climat d’autorisation aux passage à l’acte islamophobe. Les expulsions violentes et à répétition des campements Roms sans aucun relogement décent et les discours d’élus locaux et nationaux sur le « problème Rom » et leur refus de s’intégrer, ont abouti au même résultat de banalisation de l’antitsiganisme. Le silence officiel actuel ne peut que renforcer ces passages à l’acte qui mettent nos vies en danger.

S'unir pour ne pas subir

Quelle crédibilité accorder au discours de lutte contre le terrorisme lorsqu’un tel attentat ne donne lieu à la moindre dénonciation ? Quel crédit donner au discours officiel de « lutte contre le racisme et les discriminations » lorsqu’une communauté religieuse entière est menacée sans aucune réaction ? Que comprendrons les racistes de ce silence assourdissant ?

Parce que nos vies comptent autant que les autres, nous devons réagir pour mettre fin à cette banalisation meurtrière. Préparons les mobilisations d’ampleur qui sont les seules à pouvoir imposer à l’agenda politique et médiatique le combat concret contre l’islamophobie et contre l’antitsiganisme.

Plus un pas en arrière.
S’unir pour ne plus subir.

L’explosion des violences policières pendant le confinement : Un révélateur d’un racisme d’Etat banalisé

Déclaration nationale

Au moins dix personnes ont perdu la vie suite à des contrôles de police pendant la période du confinement et plusieurs autres ont été blessées. Ce bilan alarmant d’une institution étatique censée officiellement protéger les citoyens éclaire le processus dangereux qui se déploie dans la police française depuis des décennies. Près de 700 jeunes des quartiers populaires ont ainsi perdu la vie depuis la fin de la décennie 70 au cours de scénarios qui se reproduisent à l’identique : contrôles au faciès qui dégénèrent, courses-poursuite se terminant par des tirs à bout portant, clefs d’étrangement débouchant sur la mort, morts au commissariat pendant la garde à vue, etc. Les victimes ont également des profils identiques : en majorité des jeunes hommes « noirs » ou « arabes » habitant les quartiers populaires urbains. Les suites judiciaires de ces « affaires » sont également d’une grande ressemblance : au mieux du sursis et dans quelques cas marginaux une peine ridicule. Le diagnostic ne souffre d’aucune hésitation : l’institution policière est gangrénée par le racisme, infiltrée de manière importante par l’extrême-droite, garantie d’impunité par le pouvoir exécutif, encouragée par les choix de la « doctrine de maintien de l’ordre » officielle et protégée par un silence des grands médias assourdissant. Les conditions particulières du confinement n’ont fait qu’encourager encore plus intensément le virus raciste circulant depuis des décennies dans la police.

S'unir pour ne pas subir

L’élargissement des violences policières à d’autres catégories de citoyennes et de citoyens au cours du mouvement des Gilets Jaunes et du mouvement contre la réforme des retraites est venu rappeler une vérité première : le silence sur l’injustice pour une catégorie de citoyens est porteuse potentiellement d’une injustice pour tous. Confronté à une crise de légitimité grandissante et à des mouvements sociaux importants le gouvernement peut compter sur cette institution policière protégée de toute sanction, habituée à la répression et à la violence aveugle, formatée idéologiquement par des idées socialement réactionnaires, racistes et sexistes.

L’heure est au dépassement de la stratégie défensive réagissant aux passages à l’acte meurtriers de la police. Nous ne sommes pas en présence de situations isolées qui se succèdent sans liens entre elles ou de «crimes» individuelles ou circonstancielles sans causalités communes. Nous sommes en présence des résultats logiques de choix politiques, des conséquences prévisibles d’une « doctrine de maintien de l’ordre », des effets cohérents d’une impunité systémique, etc. L’Etat français est compte-tenu de l’ancienneté de ces pratiques, de leur ampleur et de la récurrence des scénarios coupable et responsable. Nous sommes en présence d’un racisme d’Etat ancien se muant dans le contexte de crise de légitimité du pouvoir en autoritarisme d’Etat généralisé.

La gravité de la situation appelle une stratégie offensive s’appuyant sur les prises de conscience de la réalité des violences policières systémiques qu’ont suscitées les pratiques des forces de « l’ordre » pendant les mouvements des Gilets Jaunes et contre la réforme des retraites. Il est temps d’initier un vaste mouvement unitaire visant à imposer par le rapport de forces une commission d’enquête indépendante sur le racisme et l’autoritarisme d’Etat. Il est temps de mettre les élus au pied du mur et de les interpeller pour qu’ils relaient cette revendication à l’assemblée. Nous verrons alors les positions des uns et des autres et nous en tirerons les leçons. C’est une commission de ce type qu’ont imposé les jeunes des quartiers populaires en Angleterre en 1981 après une série de révoltes populaires contre les violences policières. Le « rapport Scarman » qui est alors rendu conclu à l’existence d’un racisme institutionnel dans l’institution policière, de discriminations systémiques dans les contrôles au faciès, d’usages « disproportionnés et sans discernement » des pouvoirs, de pratiques de couverture de la hiérarchie conduisant à l’impunité, etc. Faisons grandir cette revendication pour imposer un diagnostic réel de la gangrène réactionnaire au sein de la police et pour imposer une véritable épuration de la police d’une part et des garanties inscrites dans la loi pour les citoyennes et les citoyens d’autre part.

En attendant et en préparation de ce combat ne laissons plus rien passer, soyons solidaires et massivement mobilisés à chaque nouvelle violence policière et crions notre colère.

Nos vies comptent

Pas de Justice- Pas de paix

Crise de légitimité et processus de fascisation : l’accélération par la pandémie

Le concept d’« hégémonie culturelle » proposé par Gramsci permet d’éclairer le lien entre la « crise de légitimité » et le « processus de fascisation ». Le Covid-19 montre au grand jour l’ampleur de cette crise qui touche Emmanuel Macron.

Les images de personnels hospitaliers manifestant avec banderoles et drapeaux syndicaux dans plusieurs hôpitaux français illustrent l’ampleur de la crise de légitimité qui touche le gouvernement Macron. Ces défilés revendicatifs se déroulent au moment même où le gouvernement et ses relais médiatiques déploient un discours appelant à célébrer et applaudir les « héros de première ligne ». Le désaveu des hospitaliers est ici à la hauteur d’une colère populaire qui gronde sans pouvoir se visibiliser du fait du confinement. Cette colère populaire est mesurée par le gouvernement qui prépare activement ses réponses – répressives d’une part et idéologiques d’autre part – pour la juguler et la détourner. La crise de légitimité antérieure à la pandémie est accélérée par celle-ci et suscite logiquement une accélération du processus de fascisation, lui aussi déjà entamé avant la séquence du Corona. Le rappel de quelques fondamentaux permet d’éclairer la signification politique et idéologique de quelques faits et choix gouvernementaux récents ayant à première vue aucun liens : gestion autoritaire du confinement ayant déjà fait dix victimes dans les quartiers populaires, note aux établissements scolaires appelant à « lutter contre le communautarisme » dans le cadre du déconfinement, document de prospective du ministère des affaires étrangères sur les conséquences politiques de la pandémie en Afrique, soutien d’Emmanuel Macron à Éric Zemmour, etc.

Crise de légitimité et processus de fascisation

Le concept d’« hégémonie culturelle » proposé par Gramsci permet d’éclairer le lien entre la « crise de légitimité » et le « processus de fascisation ». Contrairement à une idée répandue ce n’est pas la répression qui est l’assise la plus importante de la domination. Les classes dominantes préfèrent s’en passer conscientes qu’elles sont de l’incertitude de l’issue d’un affrontement ouvert avec les classes dominées. C’est, souligne Gramsci, la dimension idéologique qui est l’assise la plus solide de la domination. Elle se déploie sous la forme de la construction d’une « hégémonie culturelle » dont la fonction est d’amener les dominés à adopter la vision du monde des dominants et à considérer la politique économique qui en découle au mieux comme souhaitable et au pire comme la seule possible. « La classe bourgeoise se conçoit comme un organisme en perpétuel mouvement, capable d’absorber la société entière, l’assimilant ainsi à sa propre dimension culturelle et économique. Toute la fonction de l’État a été transformée ; il est devenu un éducateur », explique Gramsci. [1] C’est cette hégémonie culturelle qui est donneuse de légitimité, les élections en constituant une mesure. À l’inverse l’affaiblissement de l’hégémonie signifie une crise de légitimité que l’auteur appelle « esprit de scission » : « Que peut opposer une classe innovatrice, demande Gramsci, au formidable ensemble de tranchées et de fortifications de la classe dominante ? L’esprit de scission, c’est-à-dire l’acquisition progressive de la conscience de sa propre personnalité historique ; esprit de scission qui doit tendre à l’élargissement de la classe protagoniste aux classes qui sont ses alliées potentielles. » [2]

L’ampleur de la régression sociale produite par la séquence néolibérale du capitalisme depuis la décennie 80 sape progressivement les conditions de la légitimation de l’ordre dominant. Cette séquence est par son culte de l’individu, des « gagnants » et des « premiers de cordée », son retrait de l’État des fonctions de régulation et de redistribution, sa destruction des protections sociales minimums, etc., productrice d’un déclassement social généralisé reflétant une redistribution massive des richesses vers le haut. La crise de légitimité n’a cessé de se déployer depuis sous les formes successives et dispersées de grands mouvements syndicaux (1995, réforme des retraites, etc.), de la révolte des quartiers populaires en novembre 2005, du mouvement des Gilets Jaunes, etc. La progression de l’abstention et son installation durable constitue un des thermomètres de cette illégitimité grandissante. L’élection d’Emmanuel Macron avec seulement 18,19% des inscrits – qui représente les électeurs ayant émis un vote d’adhésion – au premier tour souligne l’ampleur de celle-ci.

Au fur et à mesure que se développe l’illégitimité croissent les « débats écran » d’une part et l’usage de la répression policière d’autre part. Les multiples « débats » propulsés politiquement et médiatiquement par en haut sur le communautarisme, le voile, la sécession des quartiers populaires, etc., illustrent le premier aspect. Les violences policières – jusque-là essentiellement réservées aux quartiers populaires – à l’encontre des gilets jaunes et des opposants à la réforme des retraites concrétisent le second. C’est ce que nous nommons « processus de fascisation » du fait de ses dimensions idéologiques (construction d’un bouc émissaire dérivatif des colères sociales), juridiques (entrée dans le droit commun de mesures jusque-là limitée aux situations d’exception) et politique (doctrine de maintien de l’ordre).

Il convient de préciser le concept de « fascisation » pour éviter les compréhensions possiblement « complotistes » et « réductionnistes » de l’expression. La fascisation n’est pas le fascisme qui est un régime de dictature ouverte se donnant pour objectif la destruction violente et totale des opposants. Le processus de fascisation n’est pas non plus une intentionnalité de la classe dominante ou un « complot » de celle-ci. Il est le résultat de l’accumulation de réponses autoritaires successives pour gérer les contestations sociales dans un contexte de crise de légitimité. La carence de légitimité contraint la classe dominante et ses représentants à une gestion à court terme de la conflictualité sociale, crise par crise, mouvement social par mouvement social – par les trois vecteurs soulignés ci-dessus : idéologique, juridique et répressif. S’installe alors progressivement et tendanciellement un modèle autoritaire reflétant la crise de l’hégémonie culturelle de la classe dominante. Terminons ces précisions en soulignant que la fascisation ne mène pas systématiquement au fascisme, qu’elle n’en constitue pas fatalement l’antichambre. Le processus de fascisation exprime les séquences historiques particulières où les dominés ne croient plus aux discours idéologiques dominants sans pour autant encore constituer un « nous » susceptible d’imposer une alternative. L’issue de telles séquences est fonction du rapport de forces et de la capacité à produire ce « nous ».

C’est dans ce contexte que survient la pandémie qui comme toute perturbation durable du fonctionnement social et économique fait fonction de révélateur de dimensions que l’idéologie dominante parvenait encore à masquer : les pénuries de masques, de personnels de santé et de matériels médicaux visibilisent les conséquences de la destruction des services publics ; la faim qui apparaît dans certains quartiers populaires fait fonction de miroir grossissant de la paupérisation et de la précarisation massive qui avaient déjà suscités la révolte des quartiers populaires de novembre 2005 et le mouvement des Gilets Jaunes ; la gestion autoritaire du confinement et sa politique de l’amende révèlent au grand jour le modèle de citoyenneté infantilisante et méfiante qui s’est installé du fait de la crise de légitimité ; le maintien de l’activité dans des secteurs non vitaux en dépit du manque de moyens de protection démasquent l’ancrage de classe des choix gouvernementaux ; les aides et allégements de charges aux entreprises, l’absence de mesures sociales d’accompagnement des baisses de revenus brusques liées au confinement (annulation des loyers et des charges par exemple), l’annonce de mesures de restriction « temporaires » de conquis sociaux (durée du travail, congés, etc.) pour faire face aux conséquences économiques de la pandémie, les conditions du déconfinement scolaire, etc., finissent de déchirer le mythe du discours sur l’unité nationale face à la crise. La crise de légitimité déjà bien avancée avant la pandémie sort de celle-ci considérablement renforcée. Le déconfinement survient dans ce contexte de colère sociale massive, d’écœurement des personnels de santé, de quartiers populaires au bord de l’explosion, etc.

La préparation policière, juridique et idéologique de l’après-pandémie

Le bilan humain du choix d’une gestion autoritaire du confinement est à lui seul parlant et significatif de la préparation policière de l’après-pandémie. Déjà une dizaine de décès suite à des contrôles de police depuis le début du confinement. Les révoltes populaires dans plusieurs quartiers suite à ces violences policières révèlent l’état de tension qui y règne. Non seulement les habitants de ces quartiers populaires ont été abandonnés à leur sort – alors que les niveaux connus de pauvreté et de précarité rendaient prévisibles la dégradation brusque des conditions d’existence que le confinement produirait – mais ils subissent les pratiques d’un appareil de police gangréné par le racisme, infiltré de manière non marginale par l’extrême droite, habitué à l’impunité, etc. Le mépris de classe et l’humiliation raciste caractérisent plus que jamais le rapport entre institution policière et habitant des quartiers populaires.

Le discours politique et médiatiques sur l’incivilité et l’irresponsabilité des habitants des quartiers populaires a accompagné cette accélération des violences policières. Sans surprise ceux que le géo-politologue Pascal Boniface a pertinemment appelé les « intellectuels faussaires » [3] ou les « experts du mensonge » ont été mobilisés. Dès le 23 mars Michel Onfray ouvre le bal : « Que le confinement soit purement et simplement violé, méprisé, moqué, ridiculisé dans la centaine des territoires perdus de la République, voilà qui ne pose aucun problème au chef de l’État. Il est plus facile de faire verbaliser mon vieil ami qui fait sa balade autour de son pâté de maison avec son épouse d’une amende de deux fois 135 euros que d’appréhender ceux qui, dans certaines banlieues, font des barbecues dans la rue, brisent les parebrises pour voler les caducées dans les voitures de soignants, organisent ensuite le trafic de matériel médical volé, se font photographier vêtus de combinaison de protection en faisant les doigts d’honneur. » [4] Alain Finkielkraut confirme ce constat alarmant et s’interroge quelques jours plus tard : « Les quartiers qu’on appelle « populaires » depuis que l’ancien peuple en est parti, le trafic continue, les contrôles policiers dégénèrent en affrontements, des jeunes dénoncent une maladie ou un complot des « Blancs » et les maires hésitent à imposer un couvre-feu parce qu’ils n’auraient pas les moyens de le faire respecter. Union nationale, bien sûr, mais formons-nous encore une nation ? » [5] La situation et ces discours de stigmatisation sont d’autant plus insupportables que les quartiers populaires et leurs habitants ont été le lieu et les acteurs d’une mobilisation de solidarité citoyenne multiforme. Mobilisations familiales, de voisinages, associatives, informelles ou organisées, autofinancées, etc., sans laquelle la situation aurait été bien plus grave qu’elle ne l’est.

Le contrôle, la contrainte, la mise en scène de la force – que révèlent de nombreuses vidéos de contrôles pendant le confinement – et la répression, dessinent la tendance des réponses envisagées en réponse aux colères sociales qui s’exprimeront inévitablement après la pandémie. C’est dans cette direction que s’oriente l’approbation le 6 mai 2020 par la commission des lois de la proposition de plusieurs députés de la majorité visant à autoriser des « gardes particuliers » à participer au contrôle des règles du déconfinement et à dresser des procès-verbaux en cas d’infractions. L’annonce de l’utilisation de drones et autres outils technologiques pour la surveillance du déconfinement est dans la même teneur. Comme le souligne l’Observatoire des Libertés et du Numérique (OLN) ces nouvelles technologies de surveillance sont porteuses d’une « régression des libertés publiques » :

« Chacune des crises qui ont marqué le 21e siècle ont été l’occasion d’une régression des libertés publiques. Les attentats terroristes du 11 septembre 2001 ont vu l’Europe adopter la Directive sur la rétention des données de connexions électroniques et l’obligation faite aux opérateurs de stocker celles de tous leurs clients. Les attentats terroristes qui ont touché la France en 2015 ont permis le vote sans débat de la loi renseignement. Ils ont aussi entraîné la mise en place de l’état d’urgence dont des mesures liberticides ont été introduites dans le droit commun en 2017. La pandémie de Covid-19 menace d’entraîner de nouvelles régressions : discriminations, atteintes aux libertés, à la protection des données personnelles et à la vie privée. » [6]

La crise de légitimité oriente le gouvernement vers des réponses exclusivement autoritaires et répressives accompagnées d’une offensive idéologique visant à présenter les habitants des quartiers populaires comme incivils, irresponsables, irrationnels, complotistes, etc., à des fins d’isolement de leurs colères et de leurs révoltes légitimes. L’offensive idéologique s’annonce d’autant plus importante que l’expérience des Gilets Jaunes et du mouvement contre la réforme des retraites tant sur le plan du traitement médiatique [et des déformations des faits auquel il a donné lieu] que sur le plan des violences policières, ont produit des acquis palpables. En témoignent les déclarations de soutien aux habitants des quartiers populaires et de condamnation des violences policières qui ont vu le jour. Pour ne citer qu’un exemple, citons la vidéo de salariés et de syndicalistes de la RATP et de la SNCF témoignant de cette solidarité. De tels faits de solidarité étaient inexistants lors de la révolte des quartiers populaires de novembre 2005 et témoignent une nouvelle fois de l’approfondissement de la crise de légitimité.

C’est dans le cadre de ce besoin de détournement idéologique de l’attention qu’il faut, selon nous, situer la distribution à tous les établissements scolaires pour préparer le déconfinement d’une « fiche » intitulée « Coronavirus et risque de replis communautaristes ». Alors que la grande majorité des enseignants est légitimement préoccupée des conditions matérielles et pédagogiques de la reprise des cours, l’attention est orientée vers un pseudo danger « communautaristes » décrit de manière alarmante comme suit :

« Aujourd’hui, la violence de la pandémie causée par un nouveau virus nous confronte à l’incertitude sur de multiples plans (en matière, médicale, sociale, économique, culturelle…). La crise du Covid-19 peut être utilisée par certains pour démontrer l’incapacité des Etats à protéger la population et tenter de déstabiliser les individus fragilisés. Divers groupes radicaux exploitent cette situation dramatique dans le but de rallier à leur cause de nouveaux membres et de troubler l’ordre public. Leur projet politique peut être anti-démocratique et antirépublicain. Ces contre-projets de société peuvent être communautaires, autoritaires et inégalitaires. En conséquence, certaines questions et réactions d’élèves peuvent être abruptes et empreintes d’hostilité et de défiance : remise en question radicale de notre société et des valeurs républicaines, méfiance envers les discours scientifiques, fronde contre les mesures gouvernementales, etc. » [7]

Dénoncer l’incapacité ou les carences de l’État en matière de protection ou exprimer un désaccord contre les mesures gouvernementales devient ainsi un indicateur de communautarisme. Une autre partie du document situe les actes du gouvernement sans contestation possible du côté de la « science » et des « valeurs républicaines » et toute critique de ces actes du côté de l’irrationalité, du complot et du communautarisme. Bien sûr une telle introduction au « problème » ne peut déboucher que sur un appel à la délation dont il est précisé qu’il doit s’étendre jusque dans la cour de récréation :« • Être attentif aux atteintes à la République qui doivent être identifiées et sanctionnées. • Mobiliser la vigilance de tous : les enseignants en cours, les CPE et assistants d’éducation dans les couloirs et la cour pour repérer des propos hors de la sphère républicaine […] • Alerter l’équipe de direction afin qu’elle puisse : – Effectuer un signalement dans l’application « Faits établissement » ; – Informer l’IA-DASEN en lien avec la cellule départementale des services de l’État dédiée à cette action et mise en place par le préfet. » [8] Quand à la cible de cette vigilance et de cette délation, elle se situe, bien entendu dans les quartiers populaires, la « fiche » en question faisant référence au plan national de prévention de la radicalisation (« prévenir pour protéger ») du 23 février 2018 [9] 9 qui précise qu’il s’applique « plus particulièrement dans les quartiers sensibles ».

Même la politique étrangère française fait partie de ce document hallucinant au regard des questions concrètes et réelles que se posent les enseignants. Il leur est ainsi demandé de se faire les défenseurs de celle-ci : « • Aborder les questions sur la nouvelle situation géopolitique en lien avec la pandémie, en montrant à la fois la complexité des relations internationales et la place de la France ». [10] Il est vrai que les préoccupations africaines du gouvernement sont particulièrement fébriles comme en témoigne une autre note, cette fois-ci de ministère des affaires étrangères. Cette note datée du 24 mars 2020 et intitulée « L’effet Pangolin : la tempête qui vient en Afrique ? » émane du Centre d’Analyse, de Prévision et de Stratégie. Se voulant prospective l’analyse développée annonce une série de crises politiques en Afrique comme conséquences de la Pandémie : « En Afrique notamment, ce pourrait être « la crise de trop » qui déstabilise durablement, voire qui mette à bas des régimes fragiles (Sahel) ou en bout de course (Afrique centrale) ». Elle en déduit la nécessité « de trouver d’autres interlocuteurs africains pour affronter cette crise aux conséquences politiques » c’est-à-dire qu’elle appelle tout simplement à de nouvelles ingérences. Enfin elle précise la nature de ces nouveaux interlocuteurs sur lesquels la stratégie française devrait s’appuyer : « les autorités religieuses », « les diasporas », les « artistes populaires » et « les entrepreneurs économiques et businessmen néo-libéraux ». [11] Sur le plan international également l’après pandémie est en préparation et il a la couleur de l’ingérence impérialiste.

Les conséquences économiques de la pandémie dans le contexte d’un néolibéralisme dominant au niveau mondial, de crise de légitimité profonde et de colères sociales massives et généralisées, sont le véritable enjeu de cette préparation active de l’après-pandémie sur les plans policier, juridique et idéologique. L’économiste, Nouriel Roubini qui avait un des rares à anticiper la crise de 2008 parle d’ores et déjà de « grande dépression » en référence à la crise de 1929. Le séisme qui s’annonce ne peut avoir que deux issues logiques : une dégradation et un déclassement social sans précédent depuis la seconde guerre mondiale ou une baisse conséquente des revenus des dividendes faramineux des actionnaires. La fascisation, le retour aux fondamentaux islamophobes et à la stigmatisation des quartiers populaires expriment la stratégie de la classe dominante pour faire face à cet enjeu. Plus que jamais la phrase célèbre de Gramsci résonne avec une grande modernité : « La crise consiste justement dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître. Pendant cet interrègne, on observe les phénomènes morbides les plus variés. » [12] À nous d’accélérer par nos mobilisations la réunion des conditions de possibilité du nouveau sans lesquelles nous ne pourrons que déplorer le développement de ces morbidités.

Saïd Bouamama, sociologue et co-fondateur du FUIQP (Front uni des immigrations et des quartiers populaires)

Version originale : http://www.regards.fr/idees-culture/article/crise-de-legitimite-et-processus-de-fascisation-l-acceleration-par-la-pandemie

Notes

[1] Antonio Gramsci, Cahier de Prison 8, in Gramsci dans le texte, éditions sociales, Paris, 1975, p. 572

[2] Antonio Gramsci, Cahiers de prison, Cahier 3, Gallimard, Paris, 1996, p.298.

[3] Pascal Boniface, Les Intellectuels faussaires : Le triomphe médiatique des experts en mensonge, Gawsewitch, Paris, 2011

[4] Michel Onfray, Faire la guerre, https://michelonfray.com/interventions-hebdomadaires/faire-la-guerre, consulté le 11 mai 2020 à 8h30

[5] Alain Finkielkraut, « Le nihilisme n’a pas encore vaincu, nous demeurons une civilisation », Le Figaro du 27 mars 2020

[6] « La crise sanitaire ne justifie pas d’imposer les technologies de surveillance », Communiqué de l’Observatoire des Libertés et du Numérique (OLN) du 8 avril 2020

[7] Fiche-replis communautaires, Coronavirus et replis communautaristes, Ministère de l’éducation nationale et de la jeunesse, p. 1

[8] Ibid., p. 2

[9] « Prévenir pour protéger », Plan national de prévention de la radicalisation, Service de Presse de Matignon, 23 février 2018, p.

[10] Fiche-replis communautaires, op. cit., p. 2

[11] Manuel Lafont Rapnouil, L’Effet Pangolin : la tempête qui vient en Afrique ?, Note diplomatique du Centre d’analyse, de Prévision et de Stratégie NDI 2020 – 0161812, Ministère de l’Europe et des Affaires Etrangères, 24 mars 2020, pp. 1, 3 et 4

[12] Antonio Gramsci, Cahiers de prison, Cahier 3, Gallimard, Paris, 1996, p.283

Le Corona Virus comme analyseur : Autopsie de la vulnérabilité systémique de la mondialisation capitaliste

Il y a les aléas et il y a la vulnérabilité conduisant aux catastrophes. La confusion entre ces deux questions est une des caractéristiques essentielles du discours officiel du gouvernement français (et de très nombreux autres). Il n’y a rien d’étonnant à cette confusion volontaire qui a comme fonction de masquer et de faire disparaître la seconde. Cette dernière fait en effet fonction d’analyseur des contradictions d’un système social, de révélateur du réel que l’idéologie dominante masque ou déforme habituellement et de miroir grossissant des inégalités et dominations qui le caractérisent.  Le centrage volontaire sur la dimension « catastrophe » diffuse en effet des images d’imprévisibilité, d’incertitude, d’absence de responsabilité humaine, etc. Le centrage sur la vulnérabilité interroge les causes économiques et sociales d’une situation, les raisons réelles de l’ensemble des conséquences d’une catastrophe et les intérêts économiques qui ont produit cette vulnérabilité. Que nous révèle la pandémie sur la vulnérabilité de notre monde dominé par la mondialisation capitaliste ?

Précisions conceptuelles

La comparaison entre les effets du cyclone Ivan qui touche Cuba en septembre 2004 et ceux du cyclone  Katrina qui s’abat sur la Floride, la Louisiane et le Mississipi un an après permet d’apporter quelques précisions conceptuelles sur les notions de risque, d’aléa, de catastrophe et de vulnérabilité. Tous deux de catégories 5 c’est-à-dire avec des vitesses de vent dépassant 249 km/h, les deux cyclones se soldent pourtant par des bilans humains aux antipodes : aucun décès à Cuba ; 1836 morts et 135 disparus aux USA.  Des aléas similaires débouchent ainsi sur des conséquences diamétralement opposées. Le vocabulaire élaboré pour décrire ces phénomènes naturels exceptionnels et leurs conséquences tout aussi exceptionnelles peuvent aider à comprendre ce qui se joue actuellement face à la pandémie en cours.

Un premier concept clef est celui d’aléa naturel. Celui-ci désigne des évènements climatiques sur lesquels l’homme n’a pas d’influence au moment de leurs déclenchements (inondation, ouragan, éruption volcanique, etc.). Bien que de nature différente l’apparition d’un virus meurtrier peut, du moins dans l’état actuel des connaissances, être défini comme relevant de cette définition. Les aléas sont porteurs de risques pour l’homme, ce concept pouvant se définir comme un danger c’est-à-dire une conséquence potentielle de l’aléa. La vulnérabilité désigne pour sa part les effets prévisibles d’un aléa sur l’homme dépendant eux-mêmes d’un certain nombre de facteurs : densité de population des zones à risque, capacité de prévention, état des infrastructures permettant de réagir efficacement et rapidement, etc. Enfin la catastrophe définit un risque dont la potentialité s’est transformée en réalité et dont les conséquences seront fonction de la vulnérabilité.

Rendre compte d’une catastrophe sans aborder la question de la vulnérabilité est une ruse idéologique permettant de dédouaner les classes dominantes par évacuation des causes économiques, politiques et sociales expliquant l’ampleur des conséquences. Cette opération consiste en effet à référer entièrement à la nature des conséquences dont une partie essentielle relève des choix économiques et politiques. L’ampleur de la catastrophe est dépendante à la fois de l’état d’une société au moment où survient l’aléa et des décisions prises pour réagir à celui-ci.

Si sur le long terme on peut attendre des progrès de la science une meilleure connaissance et une plus forte maîtrise des aléas, dans le court terme seule la réduction de la vulnérabilité est en mesure de limiter drastiquement les conséquences des aléas c’est-à-dire d’éviter qu’il ne se transforme en catastrophe ou de limiter celle-ci. La pandémie actuelle peut dès lors être considérée comme un révélateur de la vulnérabilité : « Les bilans socio-économiques et les nombreux retours d’expérience menés ces dernières années, nous enseignent que les catastrophes sont de véritables révélateurs de vulnérabilités humaines et territoriales au sein des communautés et sociétés frappées[i] » résument les géographes Frédéric Leone et Freddy Vinet. La fonction de révélateur intervient ici à un double niveau : le degré d’exposition au risque qui interroge dans le cas des maladies les politiques de prévention et les inégalités sociales et la capacité à réagir à la catastrophe qui questionne l’état du système de santé, de ses infrastructures et de ses moyens. Par ailleurs les politiques concernant d’autres secteurs de la vie sociale et politique viennent impacter la capacité à réagir : politique de logement, politique migratoire, politique carcérale, etc. C’est pourquoi à l’échelle mondiale comme à l’échelle française la pandémie peut être considérée comme un analyseur de la mondialisation capitaliste.

Une vulnérabilité collective fille de la mondialisation capitaliste 

Les idéologies d’accompagnement de la mondialisation capitaliste sont bâties à partir de deux postulats complémentaires repris en boucle par les discours politiques et médiatiques dominants depuis des décennies. Le premier est le primat de l’individu sur les structures dans l’explication des problèmes sociaux à l’échelle de chaque nation. Ce postulat permet d’évacuer la notion de classe sociale et d’inégalité sociale au profit d’une pseudo responsabilité individuelle qui se traduit fréquemment dans le discours de la prise de risque individuelle. Les vulnérabilités inégales face à la santé et aux maladies ne sont plus référées aux inégalités sociales mais aux caractéristiques individuelles d’une part et aux comportements individuels d’autre part. Le discours de la responsabilité individuelle sert ici à masquer la responsabilité du système social c’est-à-dire des classes dominantes qui en décident les règles de fonctionnement. « La vulnérabilité sociale des populations est encore très largement envisagée sous l’angle de l’individu et de sa place dans le groupe. Si ce sont les individus qui traversent bien les épreuves de la vulnérabilité, c’est au niveau des structures sociales que se manifestent les conditions qui rendent ces épreuves plus ou moins supportables. Autrement dit, entre l’individu et l’aléa, il y a aussi les structures sociales[ii] » résument les géographes de la santé Marion Borderon et Sébastien Oliveau. S’il est évident que la pandémie actuelle du fait de son ampleur touchera l’ensemble des classes sociales, il est tout aussi incontestable que la morbidité touchera en premier lieu les classes populaires et parmi elles les segments les plus précarisés.

Le second postulat est le prima de chaque nation sur les structures régissant les rapports internationaux. Ce postulats permet d’occulter les rapports de domination entre les pays du centre dominant et ceux de la périphérie dominées. Les vulnérabilités nationales inégales face à la santé et la maladie ne sont plus du tout référées aux inégalités sociales mondiales mais aux caractéristiques spécifiques de chaque nation (climat et catastrophes naturelles, culture, démographie, etc.) d’une part et aux seuls choix politiques nationaux d’autre part. Le discours de la responsabilité nationale sert ici à masquer l’existence du néocolonialisme et de l’impérialisme. Il suffit pourtant de regarder la géographie des inégalités de santé dans le monde pour s’apercevoir qu’elle recoupe parfaitement  la division binaire centre-périphérie, à l’exception de quelques pays significatifs comme Cuba par exemple. Les statistiques de l’OMS sur le nombre de médecins par pays en 2015 précisent ainsi que l’on compte 52 médecins pour 10 000 habitants en Autriche, 39 en Italie et en Espagne, 32 en France, etc., et à l’autre bout de la chaine : 1 seul médecin au Rwanda et en Ouganda, 9 au Sri Lanka ou 10 au Pakistan. Tous les autres indicateurs (nombre de personnels infirmiers, part de la santé dans le budget national, disponibilité des médicaments, etc.) présentent des classements similaires[iii].

Ce regard photographique ne suffit cependant pas à prendre toute la mesure de la signification de la mondialisation capitaliste pour la santé humaine. Il convient de le compléter par la prise en compte de la dégradation de l’accès au soin au centre comme à la périphérie. La lecture synchronique doit être complétée par une approche diachronique. La mondialisation capitaliste n’est en effet pas seulement le capitalisme, elle est aussi le capitalisme d’une séquence historique précise marquée par la domination de l’ultralibéralisme en matière de politique économique.  Le désinvestissement de l’Etat, la fragilisation et/ou la privatisation des services publics, les politiques d’austérités, etc., ont conduit partout sur la planète à une hausse de la vulnérabilité. C’est celle-ci qui se révèle dans toute son ampleur avec la crise du Corona Virus.

Dans un pays comme la France le capitalisme mondialisé et sa politique économique ultralibérale ont depuis quatre décennies accrues considérablement la vulnérabilité. Dans le vocabulaire libéral de santé cela s’appelle la « rationalisation de l’offre de soin ». Concrètement cela signifie la suppression de 13 % des lits d’hospitalisation à temps plein (c’est-à-dire accueillant un patient plus de 24 heure)  pour la seule période 2003-2016  (69 000 lits) selon les propres chiffres du ministère de la santé[iv].  Que l’on prenne comme indicateur les budgets des hôpitaux, les effectifs des personnels de soin ou le nombre d’établissements publics le bilan est similaire : une « casse du siècle » selon l’expression des sociologues Pierre-André Juven, Frédéric Pierru et Fanny Vincent[v]. C’est cette vulnérabilité grandissante qui se révèle aujourd’hui avec l’épreuve de la pandémie dans le manque de lits de réanimation et de tests de dépistage tout comme dans le feuilleton macabre de la pénurie de masques. Les pénuries de tests et de masques ne sont nullement le résultat d’une erreur mais un des axiomes clef de la logique ultralibérale, à savoir la production « en flux tendu » consistant à réduire au minimum les stocks pour réduire les coûts. Ce qui s’est installé au cours des quatre décennies ce n’est rien d’autre qu’une « privatisation insidieuse » de l’hôpital public résume le syndicat CGT santé : « La privatisation de l’hôpital s’est faite par morceau, petit à petit, au fil des réformes successives. Il y a au moins deux étapes clés pour comprendre la transformation de l’hôpital public: la managérialisation (modification de l’organisation de l’hôpital selon les modalités du privé) et la marchandisation (introduction d’une logique de rentabilité marchande dans les actes de soin). Ces deux points forment ce que l’on pourrait appeler la « privatisation insidieuse» de l’hôpital. Les hôpitaux, s’ils ne deviennent pas privés juridiquement, le sont dans les faits, reproduisant trait pour trait les méthodes, modèles d’organisation et objectifs du privé[vi]. »

La même logique mais avec une violence encore plus destructrice s’est déployée dans les pays de la périphérie dominée. Les Plans d’Ajustement Structurel (PAS) qui ont été imposé par le Fond Monétaire International et la Banque Mondiale c’est-à-dire par les puissances impérialistes ont démantelés les systèmes nationaux de santé. Parmi les conditionnalités imposées par ces PAS pour obtenir un prêt figurent systématiquement la baisse des budgets publics et la privatisation des services publics. La santé et l’éducation seront quasiment partout les deux secteurs les plus touchés par ces coupes budgétaires imposées. Un des effets induit par les PAS sera la « fuite des cerveaux » et en particulier des médecins et autres personnels de santé qui étaient essentiellement employés dans ces services publics sacrifiés. Les chiffres sont parlants comme en témoigne une étude de 2013 portant sur la « fuite des médecins africains » vers les Etats-Unis : « La fuite des médecins de l’Afrique subsaharienne vers les Etats-Unis a démarré pour de bon au milieu des années 1980 et s’est accéléré dans les années 1990 au cours des années d’application  des programmes d’ajustement structurel imposé par […] le Fond Monétaire  International (FMI) et la Banque mondiale[vii]. » Les médecins nord-africains ou moyen-orientaux dans les hôpitaux français témoignent du même processus en Europe. Les dégâts qu’annoncent la pandémie en Afrique par exemple, si elle n’est pas jugulée entretemps, seront d’une ampleur sans commune mesure avec celle que nous connaissons en Europe. Le regard euro-centré dominant dans les médias invisibilise cette hécatombe de masse potentielle.

Les apories de la mondialisation capitaliste révélées par la pandémie 

« Quand tout sera privé, nous serons privé de tout ». Ce slogan des pancartes de nos manifestations résume à merveille la rationalité des classes dominantes dans la séquence historique mondiale actuelle ultralibérale. Contrairement à une critique trop rapide et trop fréquente les classes dominantes ne sont ni idiotes ni irrationnelles. Elles ont simplement la rationalité de leurs intérêts. Bien entendu cette rationalité dominante est antagoniste avec une autre rationalité : celle qui n’est pas basée sur la maximisation du profit. La lutte des classes est ainsi aussi une lutte de rationalité. C’est ce qu’illustrent les nombreuses apories que montre les stratégies de lutte contre la pandémie en France. Une aporie est une contradiction insoluble. Donnons deux exemples non exhaustifs que révèle l’épreuve de vérité que constitue la pandémie.

Le premier exemple significatif est celui de la politique carcérale depuis plusieurs décennies. La surpopulation carcérale est une réalité massive largement documentée. Le taux d’occupation des établissements pénitentiaires « est aujourd’hui de 116% avec 70 651  prisonniers pour 61 080 places (au 1er janvier 2020). La surpopulation se concentre dans les maisons d’arrêts, qui accueillent les personnes en attente de jugement et celles condamnées à des courtes peines de prison. Dans ces établissements, qui abritent plus des deux tiers de la population carcérale, le taux d’occupation moyen est de 138%, contraignant deux à trois personnes – parfois plus – à partager une même cellule et plus de 1 600 personnes à dormir chaque nuit sur des matelas posés au sol[viii] » résume l’Observatoire National des Prisons. Une telle situation est à la fois contradictoire avec une lutte efficace contre la pandémie et constitue un sacrifice ciblé d’une partie de la population. Des situations similaires existent avec la politique migratoire et l’entassement dans des sites comme Calais, dans des centres de rétention surpeuplés ou dans des logements insalubres tout aussi surpeuplés ; avec celle en direction des sans-abris ; avec celle du logement productrice d’une sur-occupation massive pour les classes populaires ou enfin avec l’absence de réelle politique de lutte pour l’égalité entre les sexes. L’ampleur du prix humain que nous paierons au cours de cette pandémie et la répartition par classe sociale, par sexe et par origine de celui-ci découlent directement de ces apories. La morbidité liée à la pandémie aura indéniablement une dimension de classe et sera également inévitablement genrée et colorée.

Le second exemple tout aussi significatif est celui des réfugiés qui s’entassent dans les hotspots en Italie et en Grèce du fait de la politique de l’Europe forteresse. Alors que l’ouverture des frontières turques et la réaction brutale et répressive de l’Etat grec a encore renforcé les conditions scandaleuses d’existence de ces réfugiés, les médias dominants organisent le silence et l’invisibilité. Avant même celles-ci la juriste Claire Rodier dressait le bilan suivant pour les hotspots grecs : « problèmes de promiscuité, de cohabitation de mineurs isolés avec des adultes, de nourriture insuffisante, de conditions d’hygiène dégradées du fait de la saturation des équipements sanitaires, etc. [ …] En janvier 2017, Amnesty International relevait un taux d’occupation de 148 % à Lesbos, de 215 % à Samos et de 163 % à Kos. Pendant l’hiver 2016-2017, particulièrement rigoureux dans la région, certains d’entre eux ont de ce fait été contraints de dormir en plein air, enveloppés dans de simples couvertures que la neige recouvrait pendant la nuit. [ix] » Le bilan des hotspots italien est dans la même veine complète Claire Rodier en se basant sur les rapports de mission d’Amnesty International[x]. L’ONG Médecins Sans Frontière utilise à juste titre l’expression « bombe sanitaire » pour caractériser la situation : « Dans certaines parties du camp de Moria, il n’y a qu’un seul point d’eau pour 1 300 personnes et pas de savon. Des familles de cinq ou six personnes doivent dormir dans des espaces ne dépassant pas 3m². Cela signifie que les mesures recommandées comme le lavage fréquent des mains et la distanciation sociale pour prévenir la propagation du virus sont tout simplement impossibles[xi]. » Ici aussi le résultat est similaire : un affaiblissement de la capacité à faire face efficacement à la pandémie d’une part et le sacrifice des réfugiés d’autre part.

Le jour d’après

Des apories aussi importantes affaiblissent considérablement l’efficacité de l’idéologie dominante déjà largement ébranlée par le mouvement des Gilets jaunes et par le mouvement contre la réforme des retraites. Il n’est plus possible, au moins momentanément, de tenir un discours libéral sur la santé, de mépriser les services publics et de louanger le privé et même simplement de diaboliser l’intervention de l’Etat. Cependant d’ores et déjà le jour d’après la pandémie est en préparation par l’Elysée. Sans être exhaustif on peut déjà repérer quelques composantes de cette préparation. Le premier se situe dans la mise en scène d’une pseudo « irresponsabilité » d’une partie des citoyens. Les images diffusées en boucle de personnes ne respectant pas le confinement, la place de cette « irresponsabilité » dans la communication gouvernementale, le rappel médiatique quotidien du nombre de verbalisations, etc., autant d’éléments soulignant une stratégie visant à présenter l’ampleur prévisibles des conséquences de la pandémie comme résultat de l’indiscipline irresponsable et non comme découlant de causes politiques et économiques. L’objectif est également d’instrumentaliser la peur légitime de la pandémie pour diffuser l’image d’un gouvernement responsable faisant face malgré l’indiscipline à la « guerre » pour reprendre l’expression de Macron.

La seconde composante de la préparation se situe sur le versant économique. Il s’agit ici de préparer l’opinion à un nouveau cycle austéritaire pour le « jour d’après ». Alors que la pandémie démontre le coût humain des politiques de réduction des budgets sociaux, l’objectif est ici de l’instrumentaliser pour  relégitimer l’idée de nécessaires restrictions budgétaires justifiées par les « dégâts de guerre » et l’impératif de la  « reconstruction ». Le vocabulaire de la « guerre » et de l’ « unité nationale » va dans cette direction. Nous sommes en présence d’un exemple de ce que la journaliste Naomi Klein appelle La stratégie du choc. Elle démontre dans son livre publié en 2007 l’utilisation des chocs psychologiques suscités par des désastres pour imposer un ultralibéralisme encore plus poussé. Ce  processus qu’elle nomme « capitalisme du désastre » « met sciemment à contribution crises et désastres pour substituer aux valeurs démocratiques, auxquelles les sociétés aspirent, la seule loi du marché et la barbarie de la spéculation[xii] » explique-t-elle.

La troisième composante est juridique et prend la forme d’une loi « d’urgence pour faire face à l’épidémie de Covid -19 » remettant en cause plusieurs droits des travailleurs. Cette loi permet au gouvernement de prendre par ordonnance des dispositions « provisoires » en matière de droit du travail. Elle autorise les employeurs des  « secteurs particulièrement nécessaires à la sécurité de la nation ou à la continuité de la vie économique et sociale » qui, seront définis par décret,  « de déroger […] aux stipulations conventionnelles relatives à la durée du travail, au repos hebdomadaire et au repos dominical» (art 17). Elle ramène le délai de prévenance pour les congés payés de quatre semaines à six jours. Elle autorise enfin le gouvernement à modifier « les modalités d’information et de consultation des instances représentatives du personnel et notamment du comité social et économique ». Alors qu’il ne semble pas urgent au gouvernement de fournir des masques dans de nombreux métiers de contact, il considère comme urgent de remettre en cause les droits des salariés.

Si la pandémie est un analyseur de la mondialisation capitaliste et de sa politique économique ultralibérale, elle n’en est pas pour autant sa défaite. Le jour d’après sera celui de la facture et de la désignation de qui la paiera. Malgré notre atomisation liée au confinement, il est impératif de le préparer dès aujourd’hui comme le prépare d’ores et déjà les classes dominantes. Il est tout aussi impératif d’exiger dès à présent une aide massive et sans condition pour les pays d’Afrique pour faire face à la pandémie, pays que les gouvernements occidentaux ont sciemment rendus hyper-vulnérables en matière de santé. Plus que jamais les dominés sur l’ensemble de la planète ont intérêt de porter leurs luttes sur les causes de la situation et non seulement sur les conséquences. Le corona virus démontre sans appel que ces causes se situent dans la mondialisation capitaliste. C’est à celle-ci que nous devons nous attaquer. Si un autre monde est possible, il est aussi nécessaire et urgent.

[i] Frédéric Leone et Freddy Vinet, La vulnérabilité, un concept fondamental au cœur des méthodes d’évaluation des risques naturels, in Frédéric Leone et Freddy Vinet (dir.), La vulnérabilité des sociétés et des territoires face aux menaces naturelles, Publication de l’université Paul Valery de Montpellier 3, 2005, p. 9.

[ii] Marion Borderon et Sébastien Oliveau, Vulnérabilités sociales et changement d’échelle, Espaces, populations et sociétés, n° 2016/3, p. 1.

[iii] Base de données de l’OMS, section « Health systems », http://apps.who.int/gho/data/node.main.475?lang=en, consulté le 21 mars 2020 à 20 h 53.

[iv] Bénédicte Boisguérin (coord.),  Les établissements de santé, Ministère de la santé et des solidarités, Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques, Edition 2019, p. 8.

[v] Pierre-André Juven, Frédéric Pierru, Fanny Vincent, La Casse du siècle : à propos des réformes de l’hôpital public, Raison d’Agir, Paris, 2019.

[vi] Anne Braun, Alya Lécrivain, Diane Beaudenon, Victorien Pâté et Mathieu Cocq, L’Hôpital public : vers une privatisation contrainte ?, 2019, pp. 3-4.

[vii] Akhenaten Benjamin, Caglar Ozden, et Sten Vermund, Physician Emigration from Sub-Saharan Africa to the United States, PLOS Medicine, volume 10, n° 12, 2013, p. 16.

[viii] Section française de l’Observatoire National des Prisons, Surpopulation carcérale, https://oip.org/decrypter/thematiques/surpopulation-carcerale/, consulté le 21 mars 2020 à 11 h 10.

[ix] Claire Rodier, Le faux semblant des hotspots, La revue des droits de l’homme, n° 13, 2018, p. 5.

[x] Ibid, pp. 8-9.

[xi] Communiqué de MSF du 13 mars 2020, Coronavirus : plus que jamais, l’urgence de l’évacuation des camps grecs, https://www.msf.fr/actualites/coronavirus-plus-que-jamais-l-urgence-de-l-evacuation-des-camps-grecs, consulté le 22 mars 2020 à 12 h 15.

[xii] Naomie Klein, La stratégie du choc. La montée d’un capitalisme du désastre, Actes Sud, Paris, 2008, quatrième de couverture.

La mise en scène politique et médiatique du confinement : Nécro-politique et quartiers populaires

Il y a le confinement d’une part et il y a le discours politique et médiatique qui l’accompagne d’autre part. La question du confinement renvoie au choix de la stratégie de lutte contre la pandémie qui elle-même découle d’une série de facteurs [critères de priorités des preneurs de décision c’est-à-dire de la classe dominante, état des moyens disponibles en lien avec les politiques structurelles antérieures – services public, politique de santé, de logement, etc. -, degré de légitimité du gouvernement, etc.] Le discours idéologique d’accompagnement renvoie lui à la nécessité pour les dominants de visibiliser certains aspects et d’en invisibiliser d’autres, d’imposer des grilles de lecture et des attributions causales des comportements et d’en occulter d’autre. En l’occurrence ce que révèle la politique choisie dans la lutte contre la pandémie c’est une nécro-politique pour entraver le moins possible le fonctionnement de l’activité économique et les profits qui vont avec. Le besoin de masquer les conséquences de celle-ci mène pour sa part à une essentialisation des quartiers populaires et de leurs habitants articulant racisme, mépris de classe et moralisation dans le cadre de la préparation stratégique de l’après-pandémie.

Le Corona Virus comme analyseur

1 . Généalogie d’une nécro-politique

Les dénonciations de l’ « amateurisme » du gouvernement et du président de la République sont récurrentes depuis le début de la pandémie. Elles épinglent pêle-mêle l’incapacité à anticiper, le retard dans les prises de décision ou encore des successions de décisions et de déclarations officielles contradictoires. Bien qu’ayant le mérite de désigner clairement la responsabilité de l’Etat et des intérêts qu’il représente, ces dénonciations tendent à attribuer à des « défaillances », des « défauts »,  des « incapacités », des « insuffisances », etc., des gouvernants, des constats qui sont le résultat ou la conséquence logique du fonctionnement d’un système et de ses critères de priorité.

Un choix tardif et partiel

En l’absence de vaccin, il n’existe que deux chemins logiques pour freiner puis stopper une pandémie : freiner la propagation du virus par le biais du dépistage et /ou du confinement ou au contraire le laisser circuler pour atteindre le seuil dit de « l’immunité collective ». L’approche théorique centrée sur le concept d’ « immunité collective » est apparue en 1923 dans les débats sur l’efficacité ou non de campagnes collectives de vaccination[i].  Il s’agit dans ces recherches de déterminer le taux de couverture vaccinale pour assurer une protection optimale de la population cible. Pour simplifier la logique consiste donc à diffuser un « virus[ii] » atténué afin de susciter une immunité adaptative. N’étant pas médecin nous n’entrerons pas dans le très ancien débat sur l’efficacité ou la dangerosité des vaccins actuellement obligatoires. En revanche sans être spécialiste, il est possible et nécessaire d’interroger le transfert de cette approche théorique du champ des vaccins à celui de la pandémie. De même il est indispensable d’interroger l’attractivité de cette approche pour la pensée néolibérale  [c’est-à-dire la doctrine économique d’un marché sans entrave portée par la phase actuelle de mondialisation capitaliste]  de manière explicite comme au Pays-Bas ou implicite comme en France.

Soulignons en premier lieu les conclusions opposées en terme de politique publique de l’approche « immunité collective » selon qu’elle concerne les vaccins ou la pandémie. Dans le premier cas elle conduit à une politique active de l’Etat sous la forme des campagnes de vaccination ou de l’instauration de vaccins obligatoires. C’est d’ailleurs la possibilité que ce caractère actif des politiques publiques soit mis au service des profits l’industrie pharmaceutique  sous la forme de l’imposition de « vaccins inutiles » et/ou « dangereux » qui suscite des débats contradictoires légitimes. Pour la pandémie en revanche l’approche « immunité collective » mène à l’inaction publique c’est-à-dire à une logique du « laisser faire ».  Cette logique a bien entendu un coût humain que ne nient pas les partisans de cette approche. L’économiste de la santé Claude Le Pen évalue comme suit ce coût :

Si 60 % de la population est contaminée, alors : 1. L’épidémie disparaît ; 2. La population est immunisée contre un rebond épidémique, une rechute ou une nouvelle infection par un pathogène de même nature. C’est l’argument « santé publique » : la « herd immunity » offre une immunisation efficace, efficiente et définitive. Sauf que 60 % d’une population de 60 millions d’habitants cela représente 36 millions de personnes et même si le taux de létalité des personnes infectées est faible, disons de l’ordre de 1 à 1,5 %, cela fait entre 360 000 et 540 000 morts ! À vrai dire, ce serait sans doute moins car ces taux de létalité se réfèrent aux cas avérés quand beaucoup de sujets sont porteurs asymptomatiques. Il faudrait une sérologie généralisée pour connaître le « vrai » taux. Mais même divisé par 10, le chiffre de 36 000 à 54 000 décès potentiel est considérable[iii].

La question posée par l’ « immunité collective » ne concerne pas que le champ médical mais interroge les critères de la décision politique et le choix des priorités. Car cette approche basée sur le sacrifice prévu d’une partie de la population a des avantages évidents en matière économique : ne pas freiner l’activité économique et les profits qui vont avec. Le « laisser faire » comme réaction à la pandémie est au service du « laisser faire » en matière économique ».  Les coûts ne sont pas de même nature selon que l’on est dans une stratégie de confinement et de dépistage ou dans une stratégie d’immunité collective : il est économique dans le premier cas et humains dans le second. Telle est la raison essentielle de l’attractivité initiale de l’immunité collective auprès des gouvernements néolibéraux.  Il a fallu attendre les premières accélérations des contaminations d’une part et les premiers cas de re-contamination [interrogeant sur l’efficacité réelle de l’immunité adaptative pour cette pandémie] d’autre part, pour qu’il y ait « changement de doctrine » pour reprendre l’expression consacrée et que se mette en place le confinement. Ce choix tardif est en outre un choix partiel comme le témoigne le maintien en activité de nombreux secteurs économiques non vitaux. Il est enfin un choix sans cesse remis en cause comme en témoigne la décision de commencer la sortie du confinement par la réouverture des écoles afin de « libérer » les parents pour qu’ils puissent rejoindre leurs postes de travail.

Un choix idéologique

L’attractivité de l’immunité collective pour les néolibéraux a ainsi une base économique : entraver le moins possible l’activité économique. Elle a également une dimension idéologique indéniable. Il suffit pour s’en rendre compte de rappeler quelques axes du discours et de la logique néolibérale : l’idée d’une hiérarchisation légitime de la société en « perdants » et en « gagnant », la notion de « premier de cordée » comme ayant une valeur supérieure aux autres, le principe du sacrifice des plus vulnérables, l’axiome d’une concurrence sans entrave dans tous les domaines et la croyance que celle-ci produit du dynamisme ou de l’excellence, etc. Nous sommes en présence avec le néolibéralisme du reflet de la théorie philosophique d’Herbert Spencer de la nécessaire et souhaitable « sélection naturelle » pour l’espèce humaine. Résumant les liens entre le « Spencerisme » et le néolibéralisme le médecin Dirk Van Duppen et le biochimiste Johan Hoebeke écrivent :

Selon Spencer c’est la « lutte pour la survie » au moyen de la « loi du plus fort » qui régit la nature humaine. Il classifie l’humanité en peuples et races supérieures et inférieures. Cela justifie par une pseudoscience le racisme et la division  de la société entre une élite et les autres. Selon cette idéologie, la compétition est le moteur principal du progrès. L’hérédité détermine ceux qui restent pauvres, chômeurs ou qui ne réussissent pas et toute aide en leur faveur est inutile. […] Le néolibéralisme a réussi à remettre au goût du jour beaucoup de ces idées[iv].

L’attractivité de l’approche « immunité collective » pour le gouvernement Macron n’est ni surprenante, ni nouvelle. Ni surprenante parce qu’elle fait écho à sa vision néolibérale globale et ni nouvelle car elle est défendue régulièrement, souvent de manière implicite et parfois de manière explicite. Voici ce que disait par exemple, il y a quelques mois, le directeur général du CNRS pour justifier la loi de programmation pluriannuelle de la recherche (LPPR): « Il faut une loi ambitieuse, inégalitaire – oui, inégalitaire -, une loi vertueuse et darwinienne, qui encourage les scientifiques, équipes, laboratoires, établissements les plus performants à l’échelle internationale, une loi qui mobilise les énergies[v] ».

Le souci premier de ne pas entraver l’activité économique et les profits qui l’accompagnent conduit inéluctablement la classe dominante au sacrifice d’une partie de la population. Nous sommes bien présence d’une nécro-politique c’est-à-dire d’une politique de la mort, elle-même découlant de la politique posant comme priorité absolue la préservation du profit.

2 . L’accompagnement idéologique du confinement

L’adoption de la stratégie du confinement se réalisa à contrecœur, imposée par l’ampleur de la pandémie [et la colère sociale qu’elle suscitait logiquement] et en tentant de la limiter le plus possible.  Elle fut immédiatement accompagnée par une campagne idéologique tout azimut dont l’objectif premier est de masquer la « politique de la mort » choisie. Il s’agit également de masquer les dimensions de classe, de « race » et de  genre du bilan humain de cette nécro-politique par un discours général sur un « virus démocratique » ne connaissant pas les frontières sociales. L’essentialisation des quartiers populaires et de leurs habitants est un des vecteurs de l’accompagnement idéologique de la pandémie dans le cadre d’une préparation active de l’après-pandémie visant à instrumentaliser la catastrophe que nous vivons, ce que la journaliste canadienne Naomi Klein appelle la « stratégie du choc » ou le « capitalisme du désastre » : « Ce dernier [l’ultralibéralisme] met sciemment à contribution crises et désastres pour substituer aux valeurs démocratiques [… la seule loi du marché et la barbarie de la spéculation[vi]. »

L’incivilité et l’irresponsabilité des habitants des quartiers populaires 

Dès les premiers jours du confinement les reportages sur le non-respect du confinement dans les quartiers populaires se sont multipliés. Ils furent, bien entendu, accompagné de multiples « analyses » et commentaires des incontournables  « chroniqueurs » convergeant vers l’affirmation de l’existence d’une « incivilité » [une « irresponsabilité », une « indiscipline », etc.] spécifique aux quartiers populaires dans son ampleur comme dans sa systématicité. « « Allah a plus de poids que nous » : Le confinement révèle les territoires perdus de la République[vii] » titre le magazine Valeurs Actuelle. « Ça fait  deux jours successifs qu’il y a des gens nombreux, en particulier des Africains, qui font des barbecues […] et quand les policiers arrivent, ils se révoltent, ils les frappent[viii]» confirme l’incontournable Eric Zemmour. « Paris : le business des rues malgré le confinement[ix] » rajoute en titre le journal Le Parisien. Terminons ces quelques exemples en citant l’ancien préfet Michel Aubouin pour qui le doute n’est pas permis : « le fond du problème, c’est la difficulté des forces de police à faire respecter le confinement. En réalité, personne ne veut avouer qu’on ne peut pas intervenir dans les cités, ce qui est déjà très compliqué en temps normal[x]. »

Aucune donnée statistique n’est, bien entendu, proposée pour appuyer de telles affirmations présentant les habitants des quartiers populaires comme des irresponsables mettant en danger la santé de tous les citoyens. Ces affirmations se contentent de reprendre et d’accentuer, dans un contexte de peur sociale face à la pandémie, les images médiatiques et politiques des quartiers populaires  diffusées depuis plusieurs décennies comme  étant des « territoires perdus de la République » caractérisés par la « sécession » selon le mot d’Emmanuel Macon, la toxicomanie généralisée, la délinquance banalisée, le communautarisme et la  radicalisation revendiqués, etc. Il y a bien sûr dans les quartiers populaires comme ailleurs des citoyens qui ne respectent pas le confinement. En parler est une chose, mettre la focale sur eux de manière récurrente en imputant les « constats » à des « incivilités » et non à des causalités objectives en est une autre.

Si la très grande majorité des habitants des classes populaires habitant les quartiers populaires respectent indéniablement le confinement, il est, bien entendu probable, qu’ils sont plus nombreux qu’ailleurs à être contraints par leurs conditions d’existence à ne pas pouvoir le respecter comme ils le voudraient. Comme tout être humain les habitants de quartiers populaires veulent vivre, on peur pour eux et leurs familles, comprennent ce qu’est un processus de contagion, etc. Penser le contraire suppose de percevoir ces habitants comme constitués d’une autre « nature » que le citoyen « normal », dotés d’une intelligence moindre, agis par des « cultures » irrationnelles ou barbares ou des religions de même acabit. Mépris de classe et racisme sont dès lors inévitablement au rendez-vous.

Le discours sur « l’incivilité «  et « l’irresponsabilité » c’est-à-dire la logique de moralisation permettent de masquer les réalités économiques et matérielles. Ils attribuent à des comportements individuels ce qui est le résultat de contraintes liées aux conditions d’existence. La supportabilité du confinement durable n’est, bien entendu, pas la même selon l’environnement dans lequel il est subi. Les effets concrets du confinement sur la quotidienneté ne sont pas indifférents selon qu’il se déroule en résidence secondaire à l’île de Ré ou dans un HLM de Sarcelle. Les conséquences sur la santé physique et psychique ne sont pas identiques dans les deux situations. L’idée d’un « virus démocratique » mis en avant pour justifier que nous serions tous face à une même épreuve masque les divisions de classe, de « race » et de genre.

En outre le choix de mettre la focale sur les « incivilités » occulte les réactions collectives visant à faire face au caractère invivable et insupportable du confinement  dans de nombreux quartiers populaires. Les initiatives de solidarité s’y sont en effet multipliées pour pallier aux insuffisances des politiques publiques.  Il faut vraiment être entièrement coupé de la vie des quartiers populaires – et c’est de fait le cas de nombreux journalistes, chroniqueurs ou politiques – pour être aveugle aux solidarités de voisinage, aux mobilisations familiales, aux initiatives associatives, etc., qui se sont multipliés ces dernières semaines. Ceux qui ont l’habitude de parler de « zones sensibles » sont curieusement aveugles à la sensibilité populaire qui se déploie.

Les fonctions de légitimation du discours sur l’incivilité 

Le discours dominant expliquant les manquements au confinement par « l’incivilité » ne sont pas le fruit d’une simple erreur de lecture de la réalité sociale. Il est au service de la fonction de légitimation des choix de gestion du confinement d’une part et des anticipations de l’après-confinement d’autre part. Concernant le présent, ce discours occulte le choix d’une politique policière de gestion du confinement dont les « amendes » sont l’expression la plus visible. Un tel choix conduit à de nouvelles confrontations entre policiers et habitants des quartiers populaires dont témoigne la recrudescence des violences policières dans un contexte de silence médiatique généralisé.  Les choix fait depuis plusieurs décennies en matière de sécurité dans les quartiers populaires ont des effets décuplés dans le contexte de pandémie et d’Etat d’urgence sanitaire. Se sentant déjà autorisé habituellement à traiter exceptionnellement ces « racailles » ou « sauvageons », de nombreux policiers se sentent encouragés à encore plus de zèle par l’Etat d’urgence. Aucune mesure mobilisatrice des énergies citoyennes n’a été prise pour accompagner le confinement dans les quartiers populaires. Le choix a été intégralement sécuritaire avec en conséquence des résultats prévisibles : humiliations, excès de zèle au faciès dans l’établissement des amendes, violences policières, etc.  En témoigne la liste déjà longue des brutalités policières depuis le début de la pandémie que recense le premier rapport de l’observatoire de l’Etat d’urgence sanitaire publié le 16 avril 2020[xi].

La seconde fonction du discours sur l’incivilité concerne l’après-pandémie et son bilan humain inévitable. De manière classique quand on veut masquer de grosses disparités politiquement dénonciatrices, il nous sera présenté des données générales ne précisant pas toutes les caractéristiques des personnes touchées. Or on peut d’ores et déjà affirmer que les classes populaires sont surreprésentées parmi les victimes et que les « colorés » parmi eux le sont encore plus. Ce sont eux qui sont dans les industries, même non vitales, que le gouvernement a choisi de ne pas interrompre. Ce sont eux qui travaillent dans les emplois de contact à risque et qui ont manqués de masques de protection, de blouses, etc. Ce sont eux qui occupent massivement les emplois ne pouvant pas être transférés vers le télétravail. Ce sont eux qui utilisent tout aussi massivement les transports en commun pour se rendre au travail. Ce sont eux qui disposent des moins bonnes conditions matérielles pour se confiner efficacement tant au sein du logement que dans l’environnement urbain de proximité. Bref le bilan par classe sociale, par sexe et par origine sera sans surprise. Le discours sur « l’incivilité » offre une « explication » renvoyant aux personnes les conséquences d’une situation objective issue de choix économiques et politiques. Les sceptiques n’ont qu’à se souvenir des explications dominantes des accidents du travail supposément issus de la « négligence des salariés » par insouciance ou habitudes « culturelles ». Les dubitatifs n’ont qu’à se rappeler les explications dominantes des suicides au travail prétendument issus exclusivement de « raisons personnelles ».

Le bilan sera également dressé de manière statique c’est-à-dire à un temps T ne permettant pas de prendre en compte les effets de long terme de la pandémie et du confinement. Or vivre un confinement aussi long dans le cadre de ce que sont les conditions d’existence des quartiers populaires, se rendre compte progressivement de l’ampleur des décès dans ces territoires, subir le discours sur l’incivilité, etc., ne peut pas ne pas avoir d’effets durables. La violence de la situation subie et contenue pendant le confinement ne peut que chercher à s’exprimer et les décompensations seront au rendez-vous dans des territoires dépourvus des structures de soin et d’accompagnement nécessaires. Ces effets n’entrent pas dans les priorités néolibérales dominantes. Elles n’auront comme seule réponse que l’action des forces de police avec des conséquences aisément prévisibles.

Enfin le discours sur l’incivilité lors du confinement prépare à celui sur une autre « incivilité », celle de l’après-confinement, qu’annoncent déjà les  leitmotivs « nous sommes en guerre » et de « l’Union nationale ». L’opinion publique est préparée à l’idée d’une « reconstruction » dans « l’après-guerre » exigeant des « sacrifices » en matière de salaires, d’impôts, d’horaires, de congés, etc. Ceux qui refusent cette logique seront au mieux construits comme des « incivils » ou des « irresponsables » et au pire comme une « anti-France » à surveiller et à punir. Emmanuel Macron nous a avertis lors de son allocution du 13 avril qu’il faudra « sortir du sentier battu des idéologies ». Et pour anticiper les comportements des récalcitrants, il y a toujours des stocks de LBD qui ont été judicieusement anticipés.

La préparation idéologique de l’après-confinement est à la hauteur de la révolte populaire grandissante mais contenue du fait du contexte exceptionnel. Elle annonce l’accélération d’une fascisation déjà entamée avant la pandémie. Elle appelle une réponse convergente en termes de solidarité sans faille face à la répression et de soutien actif aux différentes luttes sociales refusant les « sacrifices » et « l’unité nationale ».

[i] Paul E.M. Fine, Herd Immunity : History, Theory, Practice, Epidémiologic Reviews, volume 15, n° 2, Oxford, 1993, pp. 265 – 302.

[ii] Nous utilisons ce terme pour simplifier car en fait il existe différents types de vaccins. La généralité du terme « virus » suffit ici à notre raisonnement qui ne se veut pas médical mais économique, sociologique et politique. Si nous avons fait l’effort, difficile pour nous, de lire quelques travaux médicaux  c’est pour interroger la pertinence du transfert d’une théorisation d’un champ précis (celui des vaccins) à un autre (celui de la pandémie).

[iii] Claude Le Pen, La théorie de l’immunité collective ou les ayatollahs de la santé publique, https://www.institutmontaigne.org/blog/la-theorie-de-limmunite-collective-ou-les-ayatollahs-de-la-sante-publique, consulté le 12 avril à 18 h00.

[iv] Dirk Van Duppen et Johan Hoebeke, L’homme, un loup pour l’homme ? Les fondements scientifiques de la solidarité, Investig’action, Bruxelles, 2020, pp. 17 -18.

[v] Antoine Petit, La recherche, une arme pour les combats du futur, Les Echos du 26 novembre 2019.

[vi] Naomi Klein, La stratégie du choc : La montée d’un capitalisme du désastre, Actes Sud, Paris, 2008, quatrième de couverture.

[vii] Quentin Hoster et Charlotte d’Ornellas,  Allah a plus de poids que nous » : Le confinement révèle les territoires perdus de la République, Valeurs actuelles du 21 mars 2020.

[viii] Eric Zemmour, émission « Face à l’info » de C news du 19 mars 2020.

[ix] Cécile Beaulieu, Paris : le business des rues malgré le confinement, Le Parisien du 24 mars 2020.

[x] Interview à l’Observatoire du journalisme du 28 mars 2020, https://www.ojim.fr/banlieue-province-le-confinement-recouvre-deux-realites-differentes/, consulté le 14 avril 2020.

[xi] Premier rapport de l’observatoire de l’Etat d’urgence sanitaire, https://acta.zone/premier-rapport-de-lobservatoire-de-letat-durgence-sanitaire/, consulté le 16 avril 2020 à 16 h 10.

Quartiers populaires et Corona Virus – Les tirailleurs du corona !

La pandémie du Corona-virus est un excellent révélateur des inégalités de classe, de « race » et de genre du capitalisme mondialisé en général, et de la société française en particulier.

Les politiques économiques ultra-libérales ont, partout sur la planète, accru la vulnérabilité collective dans le même temps où elles ont fait exploser les profits des classes dominantes.

En France elles ont conduit à un affaiblissement des capacités de réaction du système de soin par une baisse continue des budgets dédiés à l’hôpital public.

En Afrique, en Amérique Latine et dans de nombreux pays d’Asie ces politiques ont été imposées par le FMI et la banque mondiale par le biais des Plan d’Ajustement Structurel du FMI et de la Banque mondiale, dont une des conditionnalités pour obtenir un prêt est la baisse des budgets sociaux et la privatisation des services publics.

Le démantèlement des services nationaux de soins dans les pays dominés du Sud annoncent une catastrophe inédite si la pandémie n’est pas jugulée entretemps. De manière similaire la politique de l’Europe forteresse, en fixant en masse les réfugiés fuyant la guerre dans des camps surpeuplés et défaillants en matière d’infrastructures sanitaires, produit et/ou produira un double résultat : une baisse de la capacité à juguler la pandémie d’une part et une sur-morbidité d’autre part. C’est-à-dire un véritable crime de masse.

Si le virus ne connaît pas par nature de frontières de classe, de « race » et de « sexe », nous ne sommes pas pour autant égaux devant la contamination possible. Si le nombre de victimes sera énorme, il ne sera pas également réparti. Le bilan macabre du Corona virus se déclinera également selon la classe, le sexe et l’origine.

D’ores et déjà il est possible de prédire au regard de leurs conditions d’existence et/ou de logement et/ou de travail une surreprésentation des SDF, des réfugiés, des pauvres, des femmes, des mal-logés, des précaires, des classes populaires, des immigrés et leurs héritiers français, etc. L’inégalité structurelle de classe, de « race » et de sexe est en quelque sorte traduite en inégalité devant la mort par le Corona virus.

Si dans les guerres du passé nous avions les tirailleurs africains et indochinois, nous avons aujourd’hui des tirailleurs du corona.

Le choix gouvernemental de maintenir au travail des millions de salarié-e-s dans des secteurs non essentiels pour préserver les profits est criminel. La limitation des stocks pour diminuer les coûts selon la logique ultralibérale l’est tout autant. Elle conduit à la pénurie des masques contraignant des millions de salarié-e-s à travailler (y compris dans les métiers de contact) et à utiliser les transports en commun sans protection.

Le bilan macabre étant incontournable, c’est désormais autour de son explication que se déploie l’offensive idéologique de l’Etat et de ses appareils. La mise en scène à longueur d’antenne et de discours officiels de l’irresponsabilité et de l’incivilité face au confinement a pour objectif de masquer les causes économiques et politiques de la catastrophe. Une telle mise en scène autorise en outre l’appareil policier à tous les abus dans les quartiers populaires pour mettre au pas les sauvages ou les sauvageons.

Plus que jamais l’heure est à l’organisation et à la mobilisation pour imposer un autre monde qui n’est pas seulement possible mais également nécessaire et urgent.

Les discriminations racistes et la construction des frontières intérieures

Après de nombreuses décennies de négation, la question des discriminations racistes [1] est depuis près de deux décennies l’objet de nombreuses publications, théorisations et recherches [2]. Quelques constats et conclusions récurrents ressortent de ce progrès récent du savoir et de la recherche : les discriminations racistes existent, elles sont massives et systémiques, elles ont un impact particulièrement destructif pour les sujets qui les subissent, et elles ne se limitent plus aux « étrangers » ou « immigrés », mais s’étendent désormais à des citoyens de nationalité française, caractérisés par certains marqueurs « identitaires » (nom, couleur, religion, etc.). Après avoir apporté quelques précisions conceptuelles, nous nous pencherons sur l’ampleur du phénomène, son inscription dans l’histoire, sa fonction sociale et économique et enfin ses effets sur les victimes, mais aussi sur l’ensemble de notre société.

Les discriminations racistes comme racisme en acte

Les discriminations racistes sont, selon nous, un des aspects du racisme qui, en tant que phénomène plus global, comprend deux autres instances : l’idéologie et les préjugés. L’idéologie raciste a été formalisé comme suit par Albert Memmi il y a déjà plus de trois décennies : « le racisme est la valorisation, généralisée et définitive, de différences réelles ou imaginaires, au profit de l’accusateur et au détriment de sa victime, afin de légitimer une agression ou un privilège [3] ». Nul besoin donc de différences réelles pour que le racisme existe. Nul besoin de postuler l’existence de « races » pour que l’idéologie raciste se déploie. En témoigne le processus de substitution du « racisme culturaliste » au « racisme biologique » après la Seconde Guerre mondiale et le discrédit qu’elle pose sur les politiques explicites de la « race ». « Le nouveau racisme […] s’inscrit dans le cadre d’un « racisme sans races » […], un racisme dont le thème dominant n’est pas l’hérédité biologique, mais l’irréductibilité des différences culturelles » résume le philosophe Étienne Balibar [4].

L’idéologie en tant que construction théorique produite par des « intellectuels » exprime des intérêts sociaux et économiques étroitement liés à un contexte historique : racisme biologique et esclavage, racisme culturaliste et décolonisation, islamophobie et mondialisation capitaliste, etc. Son champ d’influence dépasse de beaucoup le nombre de personnes qui y adhèrent explicitement. Par le biais de la seconde instance du racisme, les préjugés, elle étend largement sa sphère d’action. Or, ces préjugés historiquement datés « une fois intégrés à la personnalité de l’individu tendent à se maintenir, même si les conditions historiques qui leur ont donné naissance disparaissent » rappellent Patrice de Comarmond et Claude Duchet [5]. Idéologie et préjugés forment l’environnement des passages à l’acte racistes (violences, injures, etc.) dont une des formes essentielles est constituée des discriminations. Les discriminations racistes sont ainsi, selon nous, constituées des passages à l’acte racistes (conscients ou inconscients, explicites ou non, intentionnels ou non) se concrétisant par un traitement d’exception défavorable au porteur d’un marqueur d’identité socialement, politiquement et médiatiquement stigmatisé. Il était nécessaire de rappeler ces éléments de définitions pour
ne pas cantonner, comme trop souvent encore, la lutte antiraciste au combat contre les idéologies racistes. De fait, c’est l’extension de l’égalité réelle (c’est-à-dire le recul des discriminations) qui fait reculer l’idéologie raciste, et non l’inverse. Comme pour toutes les questions sociales, nous retrouvons ici le vieux débat philosophique entre idéalisme et matérialisme.

Le « retour de la race » ?

L’interdiction des statistiques dites « ethniques » a un effet de cécité évident sur la perception de l’ampleur et de la généralité des discriminations racistes. Elle constitue un frein non négligeable à leurs mesures directes ainsi qu’à leurs croisements avec d’autres facteurs (le genre ou la classe en particulier). Le caractère polémique du débat entre partisans et opposants de ces mal nommées « statistiques ethniques » est lui-même significatif d’un débat plus large portant sur l’universalisme et sa définition. « L’universalisme abstrait hérité de la révolution française qui s’exprimait dans l’affirmation que la « loi doit être la même pour tous » cède progressivement du terrain face à une conception plus exigeante de l’égalité qui ne se satisfait pas de l’égalité en droit [6] », rappelle la juriste Danièle Lochak. Alors que les partisans de ces statistiques insistent sur la nécessité de nommer et de mesurer le réel pour pouvoir agir sur lui dans le sens souhaitable de l’égalité, les opposants dénoncent la dangerosité de telles données en invoquant des épisodes du passé, tels que le fichier ethnique du régime pétainiste. La philosophe Élisabeth Badinter va même jusqu’à évoquer « un retour de la race [7] » à propos de ces statistiques. Si la question des prudences dans la construction des protocoles est à prendre au sérieux, elle ne peut cependant pas, selon nous, justifier un refus de voir et de savoir.

Cela étant dit, nous ne sommes pas, heureusement, entièrement impuissants dans l’objectivation des discriminations racistes. Nous disposons en premier lieu des statistiques concernant la nationalité comme première approche. Certes, ces discriminations ne touchent que les étrangers, mais elles ont un impact important sur leurs enfants ou descendants français et déterminent en partie non négligeable leurs trajectoires. « Au total, on estime que près d’un emploi disponible sur trois est soumis à une condition de nationalité. On relève pourtant de nombreuses contradictions dans cette situation qui n’est pas sans effet sur la dynamique de l’emploi des étrangers et sur leur intégration [8] » résument l’économiste Antoine Math et le sociologue Alexis Spire. Ces données datant de 1999 ont peu évolué en deux décennies, comme en témoignent les chiffres avancés par l’Observatoire des inégalités en 2017 (5,4 millions de postes de travail, soit un emploi sur cinq). Pour être légale, cette discrimination massive qui touche à la fois le secteur public et le secteur privé n’en est pas moins scandaleuse et illégitime. Elle est illégitime dans la mesure où ces interdits d’emploi sont justifiés par l’argument de la souveraineté nationale. Il suffit de parcourir la liste de ces emplois interdits, tant publics que privés, pour se rendre compte que nous sommes en présence d’une approche extensive à l’infini de la notion de « souveraineté nationale ».

Sans pouvoir, par manque de place, décrire l’ensemble des effets de ces discriminations légales, signalons-en néanmoins trois. Le premier est la restriction du champ des possibles pour ces étrangers, avec un effet induit de détermination pour leurs enfants. La discrimination liée à la nationalité se transmute en quelque sorte en inégalités de départ pour les enfants selon l’origine de leurs parents. Le second est qu’il pose le principe de la « préférence nationale » dans l’accès à l’emploi, et, ce faisant, tend à le banaliser dans les autres sphères de la vie sociale. Nicola Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, pouvait ainsi légitimer le débat sur la « préférence nationale » en matière des prestations en se basant sur le précédent des emplois interdits dans la fonction publique [9]. Enfin, cette discrimination légale tend à s’étendre à des citoyens français (les descendants de ces étrangers légalement discriminés) par le simple fait de la possession d’un marqueur identitaire commun (nom, couleur, apparence physique). Ils sont en quelque sorte perçus et traités en étrangers avec les discriminations qui accompagnent ce statut.

Le second outil disponible pour approcher les discriminations est le traitement des données de l’INSEE issues de l’enquête « Trajectoires et origines- enquête sur la diversité des populations en France » dite « TeO [10] ». Réalisée sur la base d’un échantillon de 22 000 personnes en 2008-2009, elle fut l’objet de nombreuses polémiques, significatives des obstacles idéologiques freinant la connaissance des processus discriminatoires en France [11]. Comme le souligne les chercheurs de l’INED dans un article dans le journal Libération, « les discriminations racistes existent et résistent » et ne peuvent se réduire aux effets de l’appartenance de classe :

Trois types de réserves s’expriment communément dans les débats publics à propos du diagnostic de discrimination. La première réserve consiste à expliquer les écarts par origine par les seules inégalités sociales : l’échec scolaire plus marqué des descendants d’immigrés s’expliquerait essentiellement par la classe sociale de leurs parents et, par la suite, leur surchômage s’expliquerait par leur moindre niveau d’éducation. La deuxième réserve consiste à minorer la portée des déclarations de discrimination en considérant qu’elles relèvent d’une posture victimaire : les personnes qui se disent discriminées auraient tendance à surestimer le rôle de leur origine ou de leur apparence physique dans l’interprétation de leurs expériences négatives. La troisième réserve consiste à opposer au racisme vécu par les minorités visibles le racisme que subiraient les Blancs. Les résultats de l’enquête « Trajectoires et origines » (TeO) balaient ces trois réserves et montrent que l’on ne peut plus ignorer l’existence de discriminations racistes en France [12].

Depuis, une autre enquête du même type, réalisée en 2015 sur la région Île-de France est venue confirmer ces conclusions et souligne même une tendance à l’aggravation dont les causes possibles sont résumées comme suit : « Avec 58 % des personnes déclarant avoir souvent ou parfois connu une expérience de discrimination au cours de leur vie tous motifs confondus, l’incidence est bien plus élevée que les 17 % des enquêtés de TeO résidant en Île-de-France. Cette évolution provient d’une possible aggravation des discriminations, de la différence de durée d’exposition (toute la vie ou 5 ans seulement dans TeO) et de la progression de la prise de conscience des discriminations depuis 2008 [13]. »

Enfin, nous disposons d’une troisième source de connaissances sur les discriminations racistes par le biais des enquêtes par testing qui se sont multipliées ces dernières années dans les différentes sphères de la vie sociale (logement, loisir, santé, rapport à la police, etc.). Les deux plus importantes quantitativement sur la question de l’accès à l’emploi datent de 2008 et 2016 et convergent dans leurs conclusions. La première, réalisée par le Bureau international du travail, démontre que « près de 4 fois sur 5, un candidat à l’embauche d’origine hexagonale ancienne sera préféré à un candidat d’origine maghrébine ou noire-africaine [14] ». La seconde porte sur le recrutement dans quarante grandes entreprises qui « montrent une tendance à privilégier les candidatures portant des prénoms et noms à consonance « hexagonale » (supposées sans ascendance migratoire) aux candidatures à consonance « maghrébine » et ce, avec un écart significatif de 11 points (respectivement 47 et 3 6% de réponses favorables) [15] ».

La production de frontières intérieures

Nous avons volontairement privilégié dans les lignes précédentes les données concernant les discriminations liées à l’accès à l’emploi, en raison de leurs effets de détermination sur les trajectoires professionnelles (assignations à certains segments du marché du travail, à certains emplois, effets sur les progressions de carrière, etc.), elles-mêmes porteuses de conséquences sur les trajectoires de vie. Ces effets entrent cependant en interaction avec les discriminations dans les autres sphères de la vie sociale (discriminations au logement par exemple et ses effets d’assignations dans certains secteurs ; discriminations dans le champ de l’enseignement et de la formation, etc.) avec un effet en retour de renforcement des discriminations au travail. Ces différentes sphères d’exercice des discriminations racistes font en quelque sorte système.

Mais le terme de « système » doit, selon nous, s’entendre également dans un autre sens. Il est aussi le résultat d’une construction historique de longue durée de la gestion capitaliste de la main-d’œuvre d’une part, et de la gestion politique de la lutte des classes d’autre part. Face à la montée de l’organisation et des luttes du monde du travail, la classe dominante a mis en œuvre une segmentation colorée du monde du travail en organisant l’assignation à certains secteurs et à certains emplois de la force de travail indigène à l’époque coloniale d’abord, de la force de travail immigrée ensuite, et de la force de travail des Français descendants d’immigrés enfin. Si la frontière entre les différents segments de la force de travail s’est déplacée de la frontière coloniale à la frontière nationale pour tendre à devenir aujourd’hui une « frontière intérieure [16] », la fonction économique et sociale de cette frontière reste la même. Elle est résumée comme suit par l’économiste Immanuel Wallerstein : « À un segment important de la force de travail, il [le racisme] justifie que soit attribuée une rémunération de loin inférieure à celle que le critère méritocratique pourrait jamais justifier [17]. » Le philosophe Étienne Balibar souligne pour sa part la fonction politique de la frontière, à savoir l’organisation d’une hiérarchisation entre travailleurs :

« Parler d’extension du racisme dans la classe ouvrière (ou à la classe ouvrière) ne doit pas nous inciter à sous-estimer, une fois de plus, les antécédents du phénomène et la profondeur de leurs racines. Chacun sait, pour en rester à l’exemple français, que la xénophobie chez les ouvriers n’y est pas une nouveauté, et qu’elle s’est exercée successivement contre les Italiens, les Polonais, les Juifs, les Arabes, etc. Elle n’est pas tant liée au simple fait de l’immigration structurelle et à la concurrence sur le marché du travail […] qu’à la façon dont le patronat et l’État ont organisé la hiérarchisation des travailleurs réservant les emplois qualifiés et d’encadrement aux « Français » plus ou moins récents, et les emplois déqualifiés à la main-d’œuvre immigrée […] Ainsi le racisme des ouvriers français était-il organiquement lié aux privilèges relatifs de la qualification, à la différence entre exploitation et surexploitation [18] ».

Rien de nouveau donc ? La réponse positive à cette question ferait fi de l’énorme régression sociale que constituent les politiques ultralibérales depuis plus de quatre décennies. En remettant en cause les éléments de stabilité de la vie ouvrière, en massifiant le chômage et la précarité et en supprimant les espoirs d’ascension sociale, ces politiques font voler en éclat le compromis social antérieur. Cet éclatement s’orientera-t-il par un accroissement de la frontière entre les différents segments du monde du travail ? Prendra-t-il au contraire le chemin d’une radicalisation des luttes communes à tous les segments du monde du travail ? Les deux tendances coexistent aujourd’hui. Soulignons cependant que la tendance à une scission accrue est, selon nous, un des facteurs incontournables expliquant la spécificité de l’immigration contemporaine. En effet, comme le souligne Balibar ci-dessus, toutes les immigrations antérieures ont subi des discriminations, mais nous sommes désormais en présence d’une discrimination raciste qui s’étend aux enfants français. Il y a en quelque sorte une transmission transgénérationnelle du stigmate xénophobe [19]. Certes, l’héritage colonial spécifie le rapport à cette immigration, mais le contexte économique et social le revivifie fortement en actualisant des représentations sociales et préjugés issus de ce passé.

Les effets destructifs des discriminations racistes

Le déplacement des frontières de la nationalité à l’origine et de l’extérieur à l’intérieur est lourd de conséquences pour les victimes de discriminations racistes. Certes, les étrangers victimes de discriminations subissent et ressentent également négativement les traitements d’exception que constituent les discriminations. Cependant, l’impact destructif est paradoxalement amoindri par l’effet de deux facteurs en interaction : ils ne s’estiment pas être chez eux d’une part, et cultivent l’espoir d’un retour au pays d’autre part. Pour leurs descendants ces deux facteurs ne sont plus opérationnels et cette situation leur fait ressentir un sentiment de déni de la légitimité de présence chez soi. Un des mots d’ordre de la marche pour l’égalité et contre le racisme était déjà significatif : « Français à part entière et non entièrement à part ». Nous manquons encore de recherches sur les effets psychologiques sur ces dénis de citoyenneté, ces rappels violents à l’origine, ces projets et rêves se brisant sur le traitement d’exception, etc. L’enquête citée ci-dessus pour l’Île-de-France donne quelques indications insuffisantes mais significatives des « adaptations » permanentes que supposent l’existence de discriminations systémiques dans notre société :

« Au-delà des discriminations, l’enquête met au jour les formes plus discrètes ou anodines des désavantages auxquels sont confrontés les groupes minorisés. La nécessité d’en faire plus pour pouvoir obtenir ce qui est donné à d’autres, l’évitement de certains lieux, l’autocensure pour ne pas vivre l’échec provoqué par la discrimination ou les différentes stratégies de dissimulations volontaires (cacher sa religion ou son état de santé, changer volontairement de nom) ou imposées (se voir imposer un changement de patronyme). Ce sont par exemple 30 % des femmes qui considèrent qu’elles doivent en faire plus au cours de leur carrière en raison de leur sexe ou 32 % des musulmans qui pensent qu’ils doivent compenser le stigmate de leur religion pour accéder à l’emploi et 27 % des minorités visibles qui ont dû en faire plus à l’école en raison de leur origine [20] ».

De tels impacts sur les individus, inscrits de surcroît dans la longue durée, ne peuvent pas ne pas avoir d’effets sur les groupes d’appartenance, les identifications, le rapport aux autres et au politique, le sentiment collectif de négation et d’humiliation, etc. Ne commettons pas cependant l’erreur essentialiste. Les victimes de discriminations racistes ne constituent pas un groupe homogène et ne sont pas égales devant les impacts. Si, en fonction des ressources de l’environnement, ces effets peuvent se transformer en dynamique positive de contestation de l’injustice, ils peuvent aussi orienter certains vers des démarches d’autodestruction d’une part, et de nihilisme d’autre part.

∞∞∞

Les discriminations racistes ne sont ni un phénomène marginal, ni une réalité en déclin, ni une épreuve sans conséquences. Elles constituent au contraire une des réalités systémiques de la gestion des classes du capitalisme mondialisé par le biais de l’instauration d’une hiérarchisation de la force de travail, une production et une reproduction de celle-ci ne pouvant pas de ce fait disparaître par le seul effet du temps, et une épreuve lourde de conséquences pour les individus et les groupes sociaux qui en sont victimes. La place marginale de la lutte contre les discriminations racistes (quand ce n’est pas le mutisme sur la question ou la dénonciation formelle, voire la négation) dans les agendas des organisations associatives, politiques et syndicales du monde du travail souligne le retard pris sur ce champ de lutte essentiel dans le contexte d’une société déstabilisée. De notre capacité à combler ce retard dépend une partie importante de la question pour l’instant sans réponse définitive : radicalisation des luttes communes à tous les segments du monde du travail ou clivage accru en son sein pour le plus grand bien de la classe dominante ? La lutte contre le racisme ne peut, on le saisit, encore plus aujourd’hui que par le passé, se bâtir sur une base morale et sur le seul champ idéologique. Elle ne peut prendre toute l’ampleur nécessaire que sur la base d’un antiracisme politique s’attaquant au racisme en acte constitué par les discriminations racistes.

Notes

[1] La nomination de notre objet est lui-même sujet à controverse. Certains parleront de « discriminations raciales », d’autres de « discriminations en fonction de l’origine », d’autres encore de « discriminations ethniques » et d’autres enfin de « discriminations racistes ». Nous choisissons cette dernière expression en raison du focus qu’elle met sur le résultat et/ou la production des discriminations. De même que les discriminations sexistes produisent socialement des rapports sociaux sexistes, les discriminations racistes produisent des rapports sociaux racistes.

[2] Sans être exhaustif les ouvrages suivants peuvent être conseillés : Véronique de Rudder-Paurd, Christian Poiret, François Vourc’h, L’inégalité raciste : l’universalité républicaine à l’épreuve, PUF, Paris, 2015 ; Sophie Body-Gendrot, Catherine Wihtol de Wenden, Police et discriminations raciales, le tabou français, Editions de l’atelier, Paris,2003 ; Cris Beauchemin, Christelle Hamel, Patrick Simon, Trajectoires et origines : Enquête sur la diversité des populations en France, INED, Paris, 2015 ; Pierre Tévanian, Le racisme républicain ; réflexions sur le modèle français de discrimination, Esprit frappeur, Paris, 2002 ; Saïd Bouamama, Les discriminations racistes : une arme de division massive, L’Harmattan, Paris, 2010 ; etc.

[3] Albert Memmi, Le racisme, Gallimard, Paris, 1982, p. 99.

[4] Étienne Balibar, Y-a-t-il un « néoracisme » ?, in Étienne Balibar, Immanuel Wallerstein, Race, nation, classe. Les identités ambiguës, La Découverte, Paris, 2018, p. 60.

[5] Claude Duchet et Patrice Comarmond, Introduction, in Claude Duchet et Patrice Comarmond, Racisme et société, Maspero, Paris, 1969, p. 10.

[6] Danièle Lochak, Le droit et les paradoxes de l’universalité, PUF, Paris, 2015, p. 7.

[7] Élisabeth Badinter, Le retour de la race : contre les statistiques ethniques, Aube, Paris, 2009.

[8] Antoine Math et Alexis Spire, Des emplois réservés aux nationaux ? Dispositions légales et discriminations dans l’accès à l’emploi, Droits des Etrangers – Informations sociales, n° 78, 1999, pp. 50-58.

[9] Il déclarait ainsi au Monde le 16 juin 1998 : « « cela me choque d’autant moins que l’on discute tranquillement de la préférence nationale, qu’elle existe dans la fonction publique ».

[10] Cris Beauchemin, Christelle Hamel et Patrick Simon, Trajectoires et origines : Enquête sur la diversité des populations en France, Ined-éditions, Paris, 2015.

[11] Accusée de constituer des catégories « ethno-raciales » l’enquête suscite une pétition de l’association « SOS Racisme » intitulée « Fiche pas mon pote » exigeant son interdiction.

[12] Cris Beauchemin, Christelle Hamel et Patrick Simon, « Les discriminations racistes existent et résistent  », Libération,19 janvier 2016, consulté le 4 janvier 2018 à 8 h 10.

[13] Mireille Eberhardt et Patrick Simon, « Expérience et perception des discriminations en îles- de France », Observatoire Régional des discriminations et INED, Paris, 2017, p. 6.

[14] Éric Cediey et Fabrice Foroni, « Les discriminations à raison de « l’origine » dans les embauches en France. Une enquête nationale par tests de discrimination selon la méthode du Bureau International du Travail », DARES/BIT, 2007, p. 70.

[15] Fabrice Foroni, Marie Ruault et Emmanuel Valat, « Discrimination à l’embauche selon « l’origine » : que nous apprend le testing auprès de grandes entreprises ? », DARES/ISM CORUM, Dares-analyses, n° 76, décembre 2016, p. 1.

[16] Nous empruntons le concept de « frontière intérieure » à Étienne Balibar, « Fichte et la frontière intérieure. À propos des discours à la nation allemande », in Les cahiers de Fontenay, n° 58-59, juin 1990, p. 57-83.

[17] Immanuel Wallerstein, « Universalisme, racisme, sexisme. Les tensions idéologiques du capitalisme », in Étienne Balibar, Immanuel Wallerstein, Race, nation, classe, op. cit., p. 78.

[18] Étienne Balibar, « Racisme et crise », in Étienne Balibar, Immanuel Wallerstein, Race, nation, classe, op. cit., p. 333.

[19] Pierre Tévanian et Saïd Bouamama, « Peut-on parler d’un racisme postcolonial ? », in Nicolas Bancel, Pascal Blanchard et Sandrine Lemaire (dir.), Culture coloniale en France. De la Révolution française à nos jours, éditions du CNRS, Paris, 2008, pp. 651-663.

[20] Mireille Eberhardt et Patrick Simon, « Expérience et perception des discriminations en Île-de-France », Observatoire Régional des discriminations et INED, Paris, 2017, p. 9.

L’œuvre négative du néocolonialisme français et Européen en Afrique. La politique migratoire : Une « Réalpolitique » meurtrière

Le scénario de bateaux plein d’êtres humains errant en méditerranée de nombreux jours avant de pouvoir accoster dans un port européen tend à devenir récurent. La couverture médiatique et politique de ces drames humains se déroule également avec les mêmes ingrédients argumentaires : « crise migratoire », « appel d’air », « afflux massif », etc. Ces « éléments de langages » pour reprendre le vocabulaire de la novlangue libérale ont comme objectif de justifier des politiques migratoires dites « réalistes » ou articulant « fermeté et humanité ». Les non-dits ou silences des discours médiatiques et politiques dominants sont tout aussi récurrents : silence sur les causes socio-économiques de ces migrations (néocolonialisme, guerres et interventions militaires occidentales, etc.), mutisme sur les besoins démographiques européens et ses conséquences en terme de besoin de main d’œuvre dans les décennies à venir, occultation des effets de la précarisation des nouveaux arrivants sur le marché du travail. Le consensus que l’on tente ainsi de construire contre « l’invasion » n’est en fait qu’un outil de la dérégulation généralisée libérale.

L’émigration-immigration comme « fille directe de la colonisation[i] »

Les premières traces d’une immigration africaine en France sont anciennes. Dès l’époque de l’esclavage des propriétaires emmènent avec eux certains de leurs esclaves pour leur séjour ou leur installation dans l’hexagone. Ces ancêtres des travailleurs immigrés destinés à servir de domestiques sont considérés comme suffisamment nombreux pour qu’une « déclaration pour la police des noirs » soit promulguée par le roi le 7 août 1777. Cette déclaration stipule :

Nous sommes informé aujourd’hui que le nombre des noirs s’y est tellement multiplié [ en  France], par la facilité de la communication de l’Amérique avec la France, qu’on enlève journellement aux colonies cette portion d’hommes la plus nécessaire pour la culture des terres, en même temps que leur séjour dans les villes de notre royaume, surtout dans la capitale, y cause le plus grands désordres ; et, lorsqu’ils retournent dans les colonies, ils y portent l’esprit d’indépendance et d’indocilité, et y deviennent plus nuisibles qu’utiles. Il nous a donc paru qu’il étoit de notre sagesse de déférer aux sollicitations des habitants de nos colonies, en défendant l’entrée de notre royaume à tous les noirs. Nous voulons bien cependant ne pas priver ceux desdits habitants que leurs affaires appellent en France, du secours d’un domestique noir pour les servir pendant la traversée, à la charge toutefois que lesdits domestiques ne pourront sortir du port où ils auront été débarqués, que pour retourner dans la colonie d’où ils auront été amenés[ii].

  Avec la colonisation et le développement des échanges entre la France et ses colonies c’est le travail dans la marine qui prend le relais des emplois domestiques. « Historiquement, c’est l’essor considérable du trafic maritime entre l’Afrique de l’Ouest et l’Europe, rendant nécessaire l’embauche de travailleurs africains, qui a été à l’origine de l’émigration soninké vers la France[iii] » résume l’économiste Flore Gubert. Cette première « filière » d’immigration issue de l’Afrique subsaharienne se complète ensuite par d’autres que le sociologue Mahamet Timera date et résume comme suit : 1) « une filière scolaire » dès le début du vingtième siècle de laquelle émergeront de nombreux mouvements et leaders indépendantistes ; 2) une « filière militaire » constituée dès la première guerre mondiale par la minorité d’indigènes qui restent sur le territoire français pour travailler ; 3) une « filière de travail » après la première guerre mondiale et surtout pour les besoins de la reconstruction de l’après seconde guerre mondiale[iv]. L’immigration en provenance de l’Afrique du Nord recouvre globalement les mêmes filières avec une précocité plus forte et une dimension quantitative plus importante. Essentiellement algérienne pendant longtemps, cette immigration est le résultat de la colonisation de peuplement qui caractérise l’Algérie avec en particulier sa dimension de spoliation terrienne. Dans un de ses livres Sayad restitue la correspondance entre ces deux histoires (celle de la dépossession foncière et celle de l’émigration-immigration[v]).  Sur le plan quantitatif l’économiste Larbi Talha rappelle que « le rythme des expropriations a atteint son summum durant la période 1871-1881, qui suivit l’insurrection kabyle de 1871. En guise de châtiment contre les tribus insurgées, pas moins de 500 000 ha furent alors arrachés, confisqués aux populations et, pour grande partie attribuées gratuitement à 1183 familles alsaciennes immigrées en Algérie[vi] ». Quant aux effets de cette dépossession, Sayad les décrit comme suit : « En s’attaquant aux structures foncières, elle a non seulement ruiné les fondements de l’économie traditionnelle, mais, à travers les coups qu’elle a porté inséparablement à la tribu et à l’organisation tribale, elle a désintégré la base sur laquelle reposaient l’ordre social ainsi que toute l’armature de la société originelle[vii] ». Dès les années 1890 des ouvriers Kabyles (région fortement touchée par le « séquestre des terres » c’est-à-dire leur confiscation suite à la révolte anticoloniale de 1871) sont présents dans les savonneries marseillaises puis dans les mines, les ports et les raffineries[viii]. Dès la veille de la première guerre mondiale l’immigration algérienne avoisine les 15 000 pour bondir ensuite à 100 000 dans l’entre-deux guerres[ix]. A titre comparatif l’immigration originaire d’Afrique subsaharienne atteint le chiffre de 15 000 en 1956[x]. Pendant toute l’ère coloniale la politique migratoire française pour cette immigration africaine ne se distingue pas de celle mise en œuvre pour les autres immigrations. Elle se résume à une fonction de variable d’ajustement pour les besoins en forces de travail. L’historien Gérard Noiriel distingue ainsi trois grandes séquences depuis le XIXème siècle :

Elles correspondent chacune à une période d’expansion économique. La première vague date de la fin du XIXe siècle, durant le « boom » du Second Empire. La deuxième vague a lieu durant les années 1920. À la fin des années 1920, la France connaît le plus fort taux d’immigration au monde, devant les États-Unis. La troisième vague correspond aux Trente Glorieuses. Ces trois vagues d’expansion économique et d’afflux de migrants ont été suivies de ruptures brutales, lors des crises économiques qui les ont suivies[xi].

Si les deux premières séquences ont été essentiellement européennes, la suivante se caractérise par un appel massif et grandissant à l’immigration coloniale. Ceux que l’on appelle dès le début du siècle dernier « les travailleurs coloniaux » sont gérés par un ministère spécifique qui organise le recrutement dans les périodes de besoin mais aussi le rapatriement collectif vers la colonie ensuite. « Entre 1914 et 1918, plus de 225 000 coloniaux[xii] ont travaillés sur le sol français, en particulier dans les usines de guerre[xiii] » illustre l’historien Laurent Dornel. A l’issue de la guerre ces travailleurs coloniaux sont renvoyés dans leurs pays respectifs et remplacés par des travailleurs polonais ou italiens. « C’est la première politique d’immigration choisie[xiv] » commente Gérard Noiriel. Elle s’organise sur la base de la « race ». Le scénario se reproduit à l’identique pour la seconde guerre mondiale avec le même parcage dans des camps et le même renvoi au pays après l’armistice :

A la veille de la seconde guerre mondiale, la IIIe République a de nouveau recours au recrutement des travailleurs maghrébins. Basé sur la loi sur l’organisation générale de la nation en temps de guerre du 12 juillet 1938, une instruction de mai 1939, ordonne la réquisition de la main d’œuvre coloniale.  […] Ainsi, dès le mois de d’octobre 1939, on introduit cinq milles travailleurs Marocains destinés aux travaux agricoles. Jusqu’à l’armistice, 14 000 Marocains et 6000 Algériens sont mis à disposition des entreprises travaillant pour les besoins de la défense nationale[xv].

Le traitement des coloniaux Indochinois qui se chiffrent à 20 000[xvi] est similaire. Le rapatriement souhaité de ces travailleurs se heurte rapidement aux besoins de main d’œuvres des reconstructions des après-guerres. L’Etat et le patronat font de nouveau appel à l’immigration. C’est ainsi dans l’entre-deux guerres que la France devient le premier pays d’immigration.  « En 1931, au moment où la vague de choc de la grande crise atteint la France, il y a 7 % d’étrangers dans la population totale (sans compter les 123 000 Algériens …)[xvii] » résume le sociologue Albano Cordeiro. Si 175 000 Algériens sont introduits en France entre 1922 et 1924, se sont surtout des immigrés européens qui arrivent en France pendant cette période (Italiens, Polonais, Espagnols et Belges essentiellement). La politique migratoire suivie est une nouvelle fois « l’immigration choisie ». L’Etat français signe des accords de main d’œuvre avec la Pologne et l’Italie et les indigènes des colonies sont considérés comme indésirables. Un rapport parlementaire de 1920 résume comme suit cette politique : « Faire appel à la main-d’œuvre d’origine européenne de préférence à la main-d’œuvre coloniale ou exotique, en raison des difficultés d’ordre social ou ethnique que pourrait faire naître la présence sur le sol français d’éléments ethnographiques trop nettement distincts du reste de la population[xviii]. » Il faudra attendre 1945 pour que la logique de « l’immigration choisie » sur un critère « racial » soit ébranlée. L’ampleur des besoins en main d’œuvre pour la reconstruction est, bien entendu, le premier facteur expliquant cette mutation. « C’est l’ensemble des besoins économiques des pays européens qui provoque la demande de main d’œuvre[xix] » souligne en 1947 le démographe Jacques Doublet. Il rappelle en outre que dès mars 1947 un accord avec l’Italie prévoit de faire appel à 200 000 travailleurs italiens. Le nombre d’étrangers en France augmente ainsi d’un million entre 1954 et 1965 passant de 4, 09 % de la population à 5, 48 %. Le second facteur est en lien avec le souci de consolider l’empire colonial. Cet objectif conduit à la fois à des réformes (abrogation du code de l’indigénat par exemple), à la guerre du Vietnam visant à reconquérir la colonie et enfin à encourager l’émigration vers la métropole compte tenu de la misère massive qui sévit dans les colonies. « La commission de plan Monnet envisageait de faire venir jusqu’en 1949, et pour des raisons surtout politiques, 90 000 travailleurs Nord-Africains sur les 310 000 travailleurs immigrés jugés nécessaires à la reconstruction[xx] » souligne l’historien Charles-Robert Ageron. Ce n’est que dans la décennie 60 que l’immigration issue des anciennes colonies augmente significativement. Officiellement des accords sont signés avec les pays d’origine fixant des contingents chiffrés d’émigrés. Dans les faits cette politique de contingentement est abandonnée au profit d’une logique du « laisser faire-laisser aller » c’est-à-dire à la régularisation sur place des nouveaux arrivants. Les algériens, principale immigration postcoloniale de l’époque, passent ainsi de 360 000 en 1962 à 700 000 en 1975. Le ministre des affaires sociales, Jean-Marcel Jeanneney déclare ainsi en mars 1966 : « L’immigration clandestine n’est pas inutile car, si on s’en tenait à l’application stricte des accords internationaux, nous manquerions peut-être de main d’œuvre[xxi]. »

L’âge de la « chair à patron » : 1960 – 1974

Les indépendances africaines surviennent dans la séquence de restructuration sans précédent de l’économie française. Toute la politique économique de l’Etat français est centrée sur l’émergence de grands groupes industriels français afin que ceux-ci puissent s’imposer dans la concurrence européenne que promeut le « Marché commun ». La première traduction de cette priorité étatique sera l’imposition « d’accords de partenariat » aux pays d’Afrique subsaharienne : imposition d’une politique monétaire dépendante du franc par le biais du franc CFA[xxii] ; priorité française pour l’exploitation et l’achat des minerais dits « stratégiques » par le biais des accords de défense[xxiii] ; orientation néocoloniale des politiques de développement vers des spécialisations agricoles et minières selon les besoins de l’économie française[xxiv] ; etc. Le résultat en sera un non-développement ou un mal-développement ou encore un développement extraverti des Etats africains indépendants produisant progressivement la hausse d’une « armée de réserve » de chômeurs dont une des traductions sera l’émigration vers d’autres pays africains d’abord puis à partir de la décennie 90 vers l’Europe.  Le besoin de main d’œuvre de l’économie française en voie de centralisation et de monopolisation ne sera pas comblé par une main-d’œuvre subsaharienne. C’est vers les pays d’Afrique du Nord que s’orientent les recruteurs. La seconde traduction de la politique étatique d’aide à l’émergence de multinationale française sera, en effet, d’assurer le recrutement de la main d’œuvre dont elles ont besoin. Voici comment le Directeur de la Population et de la Migration, Monsieur Michel Massenet résume ce besoin de main d’œuvre en février 1962 :

La concurrence dans le Marché commun ne sera supportable que si notre pays dispose d’une réserve de main-d’œuvre lui permettant de freiner l’inflation salariale dont l’année 1961 a indiqué l’ampleur possible (…) Un apport de travailleurs jeunes non cristallisés par l’attachement à un métier depuis longtemps expérimentés ou par l’attrait sentimental d’une résidence traditionnelle augmente la mobilité d’une économie qui souffre des « viscosités » auxquelles elle se heurte dans tous les domaines mais surtout en matière de recrutement de main-d’œuvre[xxv].

Les propos ont le mérite de la clarté. Ce n’est pas l’aspect quantitatif qui est essentiel dans la recherche des réponses mais l’aspect « qualitatif ». Le projet n’est ni plus ni moins que de hiérarchiser encore plus le marché du travail en instaurant une strate de travailleurs plus « mobiles », ne provoquant pas « l’inflation » c’est-à-dire « moins payés » et n’ayant pas « l’attrait sentimental d’une résidence ». Le projet est bien la constitution d’une main d’œuvre ayant des droits et un statut d’exception. C’est à ce prix qu’a été réalisée la « modernisation » des trente glorieuses sans toucher significativement aux conquis sociaux de la classe ouvrière française. Les propos cités sont tirés d’un article au titre évocateur : « l’apport de la main d’œuvre algérienne au développement économique français ». Il date d’avant l’indépendance algérienne mais celle-ci ne changera rien dans ce domaine tant la colonisation a laissé une économie dévastée. Des accords bilatéraux seront ainsi signés avec chacun des trois pays d’Afrique du Nord pour assurer cet approvisionnement en prolétaires de seconde zone. On passe ainsi de 470 000 algériens en 1968 à 711 000 en 1974, de 90 000 marocains à 260 000 et de 60 000 tunisiens à 140 000[xxvi].   Les Nord-Africains ne sont pas les seuls que l’on destine à cette condition « sous-prolétaire ». En 1968 le nombre des Italiens (590 000) et des Espagnols (620 000) dépasse encore celui des algériens (on compte également à cette date 300 000 portugais et 130 000 polonais). De telle quantité suppose un contournement des règles officielles. Les grands groupes industriels privés ou d’Etat organisent eux-mêmes le recrutement en envoyant des missions sur place. Ainsi en 1948 l’Office National de l’Immigration contrôle l’introduction de 74 % de l’entrée des travailleurs étrangers mais il n’en contrôle plus que 23 % en 1966 et 18 % en 1968[xxvii].  Décrivant les recrutements patronaux de cette période, le journaliste et politique français Alain Griotteray, écrit : « C’est l’époque des camions et des autocars remplis de Portugais franchissant les Pyrénées pendant que les sergents-recruteurs de Citroën et de Simca transplantent des Marocains par villages entiers, de leur « douar d’origine » jusqu’aux chaînes de Poissy, de Javel ou d’Aulnay. Le phénomène fait immanquablement penser à la traite des Noirs au XVème siècle. La comparaison revient d’ailleurs souvent[xxviii].» C’est donc au prix d’une hiérarchisation accrue de la classe ouvrière française et de l’instauration d’un marché segmentaire du travail que se réalise la « modernisation » de l’économie française.  Ces immigrés contribue pour 50 % à la hausse de la population active de la période et ont construit pendant ces dites « trente glorieuses » l’équivalent d’un logement sur deux, 90 % des autoroutes du pays et une machine sur sept[xxix]. La période est celle, rappelons-le, où ces immigrés bâtisseurs de nos HLM habitent massivement en bidonvilles, meublés dégradés et autres taudis. En 1975, le secrétaire d’Etat aux travailleurs immigrés, Paul Dijoud, résumera comme suit l’apport décisif de ces sous-prolétaires à la « modernisation » : « La venue de ces travailleurs a permis d’éviter que ne se crée un goulot d’étranglement dans certaines catégories d’emploi et que sans leur présence l’objectif d’industrialisation fixé par le VIème plan n’aurait pas pu être atteint[xxx] ». Une des conséquences de cette politique de segmentation de la classe ouvrière en fonction de l’origine est de faciliter la reconversion de nombreux ouvriers professionnels autochtones en leur ouvrant les portes de l’encadrement de proximité des nouveaux OS immigrés. « C’est cet apport, résume le sociologue et démographe Claude-Valentin Marie, autant qualitatif que quantitatif, qui facilite au moins la période de la reconversion d’une partie des anciens ouvriers professionnels dans les fonctions d’encadrement des tâches parcellisées que développent en masse la modernisation des équipements et l’extension du travail à la chaîne[xxxi]. » La sociologue Jacqueline Costa-Lascoux complète : « Les trente glorieuses verront se diversifier les flux migratoires, mais aussi s’aggraver le décalage avec la main-d’œuvre nationale en cours de promotion sociale[xxxii]. » Plus globalement l’ensemble de la société française bénéficient de la surexploitation de ces travailleurs immigrés. En effet pendant que s’installe cette strate de travailleurs ayant un traitement d’exception et vivant en bidonville et en taudis, le niveau de vie des français ne cesse de progresser. Pour la seule période 1960-1983 « le revenu national moyen par habitant passe de 5.888 F à 63.755 F, soit 10,8 fois plus en 23 ans, ce qui, déduction faite de la hausse des prix, représente une multiplication par 2,1 du revenu réel par tête[xxxiii] ».

On a pressé le citron, on peut jeter la peau : De l’âge du projet d’expulsion de masse (1973 – 1980) à celui des « sans-papiers »

Le « choc pétrolier » de 1973 révèle l’entrée des pays industrialisés dans une séquence de récession. Dans la logique capitaliste cette crise appelle de nouvelles restructurations pour maintenir et augmenter les profits. Ce sont justement les secteurs dans lesquels on a largement fait appel à l’immigration qui sont touchés par la fameuse « concurrence internationale » et la crise de surproduction qu’elle engendre : textile, charbonnage, sidérurgie, automobile, etc. Le retour à la « compétitivité internationale » est recherché dans une adaptation et une modernisation technologique qui suppriment des emplois et exigent des travailleurs un niveau de qualification plus élevé qu’auparavant. Avec Giscard d’Estaing s’ouvre un nouvel âge de la politique migratoire dont les termes perdurent jusqu’à aujourd’hui (fermeture des frontières, répression de l’immigration clandestine, intégration de l’immigration légale, aide au retour, etc.) :

Le septennat de Valéry Giscard d’Estaing, entre 1974 et 1981, marqua une étape nouvelle dans la politique d’immigration en lançant des procédures importantes de limitation de la main-d’œuvre étrangère. Certes, la crise économique n’était pas l’élément déclencheur puisque, dès 1971, la circulaire Fontanet avait envisagé des mesures restrictives qui provoquèrent les premières mobilisations de « sans-papiers », deux ans avant le « choc pétrolier ». Mais l’annonce de la récession, coïncidant avec l’arrivée au pouvoir d’un nouveau président de la République, donna à ces orientations une tournure plus structurée et plus radicale […] Désireux d’agir vite, le gouvernement Chirac nomma, dès le 7 juin 1974, André Postel-Vinay, secrétaire d’État auprès du ministre du Travail, spécialement chargé des travailleurs immigrés. […] Puis, tout aussi soudainement, une circulaire du 5 juillet 1974 ordonna la fermeture des frontières jusqu’à nouvel ordre : désormais l’Administration ne délivrait plus aucune autorisation de travail aux étrangers qui en faisaient la demande par voie légale. [xxxiv]

Pour les travailleurs étrangers déjà présents en France le « traitement d’exception » ne prendra pas fin. Traités exceptionnellement auparavant quant au niveau de salaire, de qualité de logement, de conditions de travail, d’accès à la formation, etc., ils seront désormais traités exceptionnellement en termes de propositions suite aux licenciements liés aux restructurations. Pour eux ce qui est privilégié c’est le « retour » au pays. Le premier ministre Raymond Barre annonce ainsi en avril 1977 la mise en œuvre d’une primes de 10 000 francs pour inciter au retour. « De tous les pays européens de forte immigration, la France est le seul à avoir institué une procédure de retour volontaire avec assistance financière, vulgarisée sous la dénomination du « million » [xxxv]» rappelle André Lebon, un des chargés de mission de la direction de la Population et des migrations, dans le bilan qu’il tire en 1979.  L’échec est complet : « entre 1977 et 1981, l’aide au retour n’avait été sollicitée que par environ 60 000 immigrés, en majorité des Portugais ou des Espagnols et seulement 4 % d’Algériens, cible principale des pouvoirs publics[xxxvi] » rappelle le sociologue Yvan Gastaud. La tentation d’une méthode autoritaire pour assurer un « retour » rapide au pays d’origine n’épargne pas l’exécutif qui étudie sérieusement un plan de transfert massif des algériens.  L’historien Patrick Weil révèle ainsi en 2014 l’existence d’un tel plan envisagé par Giscard d’Estaing et dont l’objectif était le retour de 100 000 algériens par an pendant cinq ans[xxxvii]. Le projet se heurte à une série d’obstacles : refus du gouvernement algérien de tout retour qui ne serait pas volontaire, nationalité française des enfants, opposition au sein même de la majorité devant ce qui correspond de fait à une déportation de masse.  « Valéry Giscard d’Estaing n’a pas été suivi dans son propre gouvernement, ni par son premier ministre Raymond Barre, ni par ses alliés politiques, parce qu’en 1975, il n’est plus possible de faire ce qu’on pouvait faire dans les années 1930[xxxviii] » résument les auteurs. L’existence d’un tel plan de déportation résume la vision exclusivement utilitariste qui domine la période. Réduit à sa seule dimension de force de travail brute, sans odeur et sans saveur, sans enfants et sans subjectivité, le travailleur immigré est tout simplement chosifié. Il est une chose à qui l’on peut utiliser puis renvoyer au gré des aléas économiques et des mutations des rapports de force politique. L’échec du plan révèle pour sa part l’enracinement en France. La tentative de gérer des femmes, des hommes et des enfants comme de la simple marchandise que l’on renvoi quand on le souhaite s’est confrontée aux réalités humaines, aux processus d’enracinement s’enclenchant dès le premier pas en France (et même disait Sayad dès la première idée du départ au pays), aux projets familiaux, aux enfants, etc. L’impossibilité d’un renvoi massif conduit la politique migratoire officielle à une logique duelle. Officiellement il s’agit de durcir les conditions d’entrées pour les nouveaux arrivants afin prétend-on d’intégrer les immigrés déjà présent sur le territoire. L’ère des sans-papiers commence son long chemin avec ses mythes d’une fermeture possible des frontières et d’une immigration zéro et sa réalité d’une main d’œuvre sans droits permettant des surprofits pour les secteurs économiques non dé-localisables (service à la personne, restauration, bâtiment, etc.).  Dans un contexte d’aggravation des conditions d’existence dans les pays d’origines la dite « fermeture des frontières » signifie objectivement le choix de développer l’immigration dite « illégale ». Dans la même période en effet les politiques néocoloniales des pays européens ont mis fin aux progrès sociaux que connaissaient les pays africains depuis les indépendances :

La situation économique et sociale en Afrique s’inscrit depuis le milieu des années 60, et surtout depuis le début des années 1980, dans une dynamique de régression qui s’exprime nettement par le recul à grande échelle des taux de croissance du produit intérieur brut (PIB) et du revenu par habitant. Ainsi, pour l’ensemble de l’Afrique, le taux de croissance du PIB, qui se situait aux environs de 6 % par an entre 1965 et 1970, est passé à près de 0 % à la fin des années 80 et au début des années 1990, avec cependant de gros écart entre les pays d’Afrique du Nord, d’Afrique australe et le reste du continent, surtout l’Afrique de l’Ouest et sahélienne. […] Le dernier rapport annuel sur les pays les moins avancés publié par la CNUCED en 2002 indique que la proportion de la population vivant dans l’extrême pauvreté […] est passée de 56 % dans la période 1965-1969 à 65 % dans la période 1995-1999[xxxix].

L’endettement, les plans d’ajustement structurel du FMI et de la Banque mondiale, la mise en place de l’OMC et de ses règles ultralibérales s’ajoutent à la Françafrique, au Franc CFA et aux autres mécanismes néocoloniaux  pour plonger le continent dans la régression. La fin des équilibres issus de la seconde guerre mondiale avec la disparition de l’URSS, ouvre en outre, une période d’exacerbation de la concurrence pour le contrôle des ressources en hydrocarbures et en minerais stratégiques avec en conséquence un nouveau cycle de guerres ouvertes, de guerres civiles et de d’interventions militaires occidentales.  A l’immigration maghrébine déjà ancienne s’ajoute en conséquence une immigration subsaharienne croissante. Sur le plan quantitatif l’immigration originaire d’Afrique subsaharienne est à la fois minoritaire et en progression depuis la décennie 80 : « Les migrants originaires d’Afrique subsaharienne, c’est-à-dire les personnes nées en Afrique subsaharienne, de nationalité étrangère à la naissance, et résidant actuellement en France, représentaient environ 570 000 personnes en 2004. Il faut rajouter à ce chiffre les personnes en situation irrégulière, non déclarées dans les statistiques publiques, et dont la proportion est estimée à 10 % des migrants. Cette immigration subsaharienne a connu au cours des vingt dernières années un essor important, cependant les subsahariens ne représentent que 12 % de l’ensemble des immigrés en France[xl] » résume une étude du Centre Population et Développement (CEPED) en 2010.

L’âge européen

La décennie 80 voit également s’enclencher une politique européenne en matière « d’asile et d’immigration » qui n’ira qu’en se consolidant. Sans être exhaustif, il n’est pas inutile, d’en rappeler quelques traits essentiels qui ne sont pas sans lien avec la transformation de la Méditerranée en cimetière géant : la surveillance militaire de la méditerranée, la sous-traitance de la répression aux pays riverains de cette mer et l’approche dite « hotspot ». L’armée contre les damnés de la terre La mise en place puis l’élargissement de l’espace Schengen s’accompagne d’une campagne de communication sur l’existence d’une poussée migratoire de grande ampleur du fait des changements en Europe de l’Est. Au courant migratoire du Sud s’ajouterait désormais celui de l’Est avec en conséquence un danger de « submersion ».  Les attentats du World Trade Center en septembre 2001 puis les « printemps arabes » et la guerre en Lybie multiplient encore ces déclarations en leur ajoutant une teneur de plus en plus anxiogène. L’objectif d’un tel discours est de légitimer la nécessité d’une coopération policière transfrontalière. Celle-ci se traduira d’abord par une série de mesures avant de déboucher sur la mise en place de l’agence FRONTEX en 2004 : harmonisation de la politique des visas en mars 2001 ; inclusion des compagnies de transports dans les contrôles migratoires en 2002 ; création du SCIFA ( Strategic Committee On Immigration, Frontiers and Asylum – Comité Stratégique sur l’immigration, les frontière et l’asile) en 2002 ; création d’un réseau d’officiers de liaison « immigration » pour lutter contre l’immigration « clandestine » en février 2004. L’agence Frontex (Agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures des États membres de l’Union européenne) est pour sa part créée en 2004 avec pour mission comme son nom l’indique de coordonner et de renforcer le contrôle de l’immigration aux frontières extérieures. Les moyens qui lui sont affectés ne cesseront de croître. Il passe ainsi de 19.2 millions euros en 2006 à 94 millions en 2013. Dotée de moyens militaires l’agence possède en 2010 : « vingt-six hélicoptères, vingt-deux avions légers et cent treize navires, ainsi que de quatre cent soixante-seize appareils techniques utilisés pour lutter contre l’immigration « clandestine » : radars mobiles, caméras thermiques, sondes mesurant le taux de gaz carbonique émis, détecteurs de battements de cœur, radar PMMW (Passive Millimetric Wave Imager), etc[xli]. » Le résultat d’un tel déploiement de moyen est d’imposer aux réfugiés des routes de plus en plus dangereuses se traduisant par une hausse vertigineuse du nombre de décès lors des traversées.  Caroline Intran du CIRE et Anna Sibley de la FASTI résument comme suit le résultat de l’agence : « Une des fonctions de Frontex est d’empêcher les migrants d’atteindre les territoires européens : à cette fin, non seulement elle intercepte les personnes en « franchissement irrégulier » de la frontière Schengen, en application du code du même nom, mais elle a mis en place un véritable réseau de renseignement, chargé de « l’analyse de risque », qui permet d’anticiper les routes migratoires, et de poster des agents aux points frontaliers les plus « risqués[xlii] ». Interception des embarcations, refoulements, charters d’expulsions, etc., telles sont les véritables raisons de la hausse des victimes lors des traversées. La sous-traitance de la répression L’agence Frontex qui change de nom en 2016 (pour devenir « l’Agence européenne des garde-côtes et gardes-frontières) dispose également du pouvoir de signer directement des accords avec les pays riverains de la méditerranée.  Ces accords s’ajoutent et complètent ceux que l’Union Européenne impose depuis la décennie 2000 aux pays africains. Ces accords se sont multipliés depuis cette date : accord de Cotonou avec les Etats dits « ACP » (Afrique, Caraïbe, Pacifique) en 2000 ; accord dit de « Partenariat pour la mobilité » en 2013 avec le Maroc et en 2014 avec la Tunisie ; Processus dit de « Khartoum » avec les pays de la Corne de l’Afrique et l’Egypte en 2015 ; etc. L’objectif de ces accords n’est rien d’autres qu’une externalisation des frontières européennes c’est-à-dire concrètement une sous-traitance de la répression.  Insérés dans une dépendance néocoloniale ces pays sont contraints d’accepter cette mission sous peine de rétorsion économique. De manière significative les termes de « partenariat » et de « coopération » sont utilisés indiquant ainsi les moyens de chantages de l’Union Européenne pour les pays qui, seraient récalcitrants : chantage sur l’aide, sur l’accès aux marchés européens, sur la dette, etc. Le 16 septembre 2018 l’Union Européenne reconnaissait le bon élève qu’est Maroc en lui octroyant une aide évaluée à 275 millions de dollars. Le porte-parole du gouvernement marocain Mustapha El Khalfi s’en félicite en rappelant qu’en 2017 se sont 65 000 tentatives de « migrations illégales » qui ont été empêchées par les autorités marocaines. « Ce nouveau coup de pouce, complètent la journaliste Syrine Attia, s’ajoute à celui du 6 juillet dernier, lorsque la commission européenne avait débloqué 90,5 millions d’euros pour le financement de trois nouveaux programmes relatifs à la gestion des frontières et à la migration en Afrique du Nord. Au total, 461 millions d’euros ont été alloués à la région afin de financer 19 programmes d’aide à la gestion des frontières mais aussi à la protection des réfugiés et des migrants »[xliii]. C’est en 1998 que l’Union européenne formalise cette stratégie d’externalisation de la répression et du contrôle dans un document du Conseil de l’Europe intitulé «Strategy paper on immigration and asylum policy » (Document de stratégie sur la politique d’immigration et d’asile). Celui-ci propose l’établissement de trois zones tampons autour de l’Espace Schengen : La première est constituée des pays voisins associés à l’Union Européenne à qui il est demandé de s’associer et de copier la politique européenne. La seconde composée de la Turquie et des pays de l’Afrique du Nord de qui il est attendu un contrôle et une expulsion des réfugiés. La troisième est composée des pays de l’Afrique subsaharienne de qui il est exigé d’accepter le rapatriement de leurs citoyens.  Comme le souligne Lorenzo Gabrielli nous sommes bien en présence d’une sous-traitance du sale boulot : « L’exportation du modèle européen de politique migratoire vise, en premier lieu, à déléguer vers les pays tiers la responsabilité du contrôle des flux migratoires vers l’Europe. Dans un deuxième temps, l’objectif est de pousser l’implémentation effective de ces modèles pour créer des zones tampon de protection autour de l’Europe.[xliv]. Quant à ceux qui parviennent quand même à franchir la méditerranée, ils seront « accueillis » dans des centres de confinement des pays de L’Union Européenne dits de « première ligne » (Grèce, Italie, Hongrie) euphémiquement renommés « Hotspot ». Il s’agit en fait de véritables camps de détention :

L’« approche hotspots » est l’une des réponses à ce que l’Union européenne a appelé la « crise migratoire » de 2015. […] L’« approche hotspots » s’est rapidement traduite, dans les deux pays où elle a été déployée, l’Italie et la Grèce, par la création de centres de confinement – lorsqu’il ne s’est pas agi de centres de détention –, générateurs de violences, surpeuplés et sous-équipés, où le tri des arrivants s’effectue au mépris des règles européennes et internationales en matière d’accueil des demandeurs d’asile et de traitement de leurs demandes[xlv].

∞∞∞

Les immigrations contemporaines qu’elles soient « politiques » ou « économiques » sont toutes le résultat des relations structurellement inégales entre le centre dominant et la périphérie dominée. Le développement ou la richesse des uns est dans le même temps le mal-développement ou la pauvreté des autres. Ces contextes historiques, économiques et politiques sont à prendre en compte pour se situer dans le débat actuel sur le mot d’ordre de « liberté de circulation et d’installation ». Il convient d’abord         de préciser que l’émigration de masse n’est ni une aspiration, ni une revendication en Afrique. Les idéaux sur ce continent comme ailleurs restent de « vivre et travailler au pays ». Cette émigration est un phénomène spontané (le discours sur les passeurs occulte que l’Offre de passage n’existe que parce qu’il y a Demande) ne se produisant que sous l’empire d’une nécessité de survie (économique ou de guerre). La solution définitive ne sera donc jamais la libre circulation et la libre installation à moins d’accepter l’ordre néocolonial reliant les pays d’émigration et ceux d’immigration. Souligner cela n’autorise cependant pas à refuser la libre circulation et la libre installation tant que nos économies continueront de se construire sur la ruine des pays d’origine. Il convient ensuite de répondre à l’argument central conduisant des acteurs politiques se revendiquant de la « gauche » à s’opposer à ces revendications. Il est ainsi mis en avant le fait que ces « migrants » sont utilisés par le capital pour accroître la concurrence entre les travailleurs. Le constat n’est pas faux mais il ne signifie rien sans une précision du diagnostic. Ce qui permet cette concurrence c’est l’existence d’une inégalité de droits entre travailleurs, d’une part, et de discriminations raciste, d’autre part, et non l’existence d’une immigration même importante. Il convient enfin de faire exploser le cadre du débat imposé par l’extrême droite depuis de nombreuses années centré sur l’idée d’un « seuil de tolérance» dépassé. Non seulement les sociétés industrialisées n’ont pas dépassé ce pseudo seuil mais un simple regard sur les évolutions démographiques indique le besoin d’apports en immigration importants pour les décennies à venir. Non seulement il n’y a aucune « crise migratoire » mais le discours sur cette pseudo crise conduit inévitablement à justifier une politique de non régularisation des sans-papiers. La question réelle n’est pas une illusoire fermeture des frontières, mais le coût du discours sur la fermeture des frontières : coûts humains engloutis en méditerranée, coûts sociaux par le sort des survivants à qui s’impose un statut de sous-citoyennetés. Ce qui est utopique aujourd’hui et même irrationnel est l’idée même d’une fermeture des frontières. Cette première utopie est couplée à une seconde : celle d’une fermeture des frontières pouvant se mettre en œuvre de manière « humanitaire » en respectant la dignité des personnes. Dans le monde inégal d’aujourd’hui cette fermeture signifie objectivement l’acceptation de la violence contre des victimes c’est-à-dire un « ensauvagement de l’Europe » pour reprendre une expression de Césaire. Le caractère utopique n’est pas où il semble être en apparence.   [i] Abdelmalek Sayad, Une immigration exemplaire, La double absence – Des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré, Seuil, Paris, 1999, p. 102. [ii] Déclaration pour la police des noirs, promulguée à Versailles le ,9 août 1977 et enregistrée au Parlement de Paris le 27 août, in Alfred Jourdan, Recueil général des anciennes lois françaises, depuis l’an 420 jusqu’à la Révolution française, document 733, volume 25 du 10 mai 1777 au 31 décembre 1778, Plon Frères,  Paris, 1822, pp. 81-82. [iii] Flore Gubert, (In) cohérence des politiques migratoires et de codéveloppement françaises, Politique Africaine, n° 109, 2008/1, p. 44. [iv] Mahamet Timera, L’immigration africaine en France : regard des autres et repli sur soi, Politique Africaine, n° 67, 1997/10, p. 43. [v] Abdelmalek Sayad et Alain Gilette, L’immigration algérienne en France, Entente, Paris, 1984 (1ère éditions 1976), pp. 15-38 et 69-85. [vi] Larbi Talha, Maghrébins en France : émigrés ou immigrés ?, éditions du CNRS, Paris, 1983, p.3 13. [vii] Abdelmalek Sayad, Récapitulation, La double absence, op. cit., p. 419. [viii] Voir sur cet aspect mon article, L’immigration algérienne au temps de la colonisation, Hommes et Migrations, n° 1244, juillet-août 2003, pp. 6-11. [ix] René Galissot, Le Maghreb de traverse, Bouchene, Alger, 2000, p. 292. [x] Flore Gubert, (In) cohérence des politiques migratoires et de codéveloppement françaises, op. cit., p. 45. [xi] Gérard Noiriel, Une histoire du modèle français d’immigration, Regard croisée sur l’économie, n° 8, 2010/2, p. 32. [xii] 78 500 algériens, 35 500 marocains, 18 000 tunisiens, 49 000 indochinois, 37 000 chinois, 4500 malgaches, etc. [xiii] Laurent Dornel, Les usages du racialisme. Le cas de la main d’œuvre coloniale en France pendant la première guerre mondiale, Genèses, n° 20, septembre 1995, p. 48. [xiv] Gérard Noiriel, Une histoire du modèle français d’immigration, op. cit., p. 36. [xv] Peter Gaida, Camps de travail sous Vichy, Paris, 2014, p. 104. [xvi] Liêm-Khê Luguern, Camps de travailleurs coloniaux de la seconde guerre mondiale en France. Le cas des « camps de travailleurs indochinois », https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01406148/document, consulté le 6 septembre 2018 à 16 h 15. [xvii] Albano Cordeiro, Pourquoi l’immigration en France ?, OMMC, Créteil, 1981, p. 53. [xviii] Rapport de Laurent Bonnevay du 25 septembre 1920 cité par Jean Charles Bonnet, Les pouvoirs publics français et l’immigration dans l’entre-deux-guerres, bulletin du Centre d’histoire économique et sociale de la région lyonnaise, n° 7, 1976, p. 76. [xix] Jacques Doublet, Mouvements migratoires d’après-guerre, Population, n° 2-3, 1947, p. 508. [xx] Charles-Robert Ageron, L’immigration Maghrébine en France. Un survol historique, Vingtième siècle, n° 7, 1985, p. 60. [xxi] J M Jeanneney, les échos du 29 mars 1966, cité in Claude-Valentin Marie, Entre économie et politique : le « clandestin », une figure sociale à géométrie variable, Pouvoir, n° 47, novembre 1988, p.78. [xxii] Voir sur cet aspect notre article : L’œuvre négative du néocolonialisme français et européen en Afrique. Le Franc CFA une monnaie coloniale, servile et prédatrice, https://bouamamas.wordpress.com/2018/07/20/loeuvre-negative-du-neocolonialisme-francais-et-europeen-en-afrique-le-franc-cfa-une-monnaie-coloniale-servile-et-predatrice/, consulté le 17 septembre à 14 h 00. [xxiii] Voir sur cet aspect notre article : L’œuvre négative du néocolonialisme français et européen en Afrique. Les Accords de défense : de la Garnison à la Projection, https://bouamamas.wordpress.com/2018/08/15/loeuvre-negative-du-neocolonialisme-francais-et-europeen-en-afrique-les-accords-de-defense-de-la-garnison-a-la-projection/, consulté le 17 septembre 2018 à 14 h 05. [xxiv] Voir sur cet aspect notre article : L’œuvre négative du néocolonialisme français et européen. Les Accords de Partenariat Economique (APE) : de la Françafrique à l’Eurafrique, https://bouamamas.wordpress.com/2018/08/05/loeuvre-negative-du-neocolonialisme-francais-et-europeen-en-afrique-les-accords-de-partenariat-economique-franc-ape-de-la-francafrique-a-leurafrique/, consulté le 17 septembre 2018 à 14 h 10. [xxv] Michel Massenet, L’apport de la main d’œuvre algérienne au développement économique français, Bulletin du SEDEIS (Société d’Etude et de Documentation Economiques Industrielles et Sociales, n° 810, Supplément n° 1, 1er février 1962, pp. 23-25. [xxvi] Les chiffres cités dans cette partie sont issus de l’article de Paul Muzar, La contribution des travailleurs étrangers au développement industriel de la France de 1850 à nos jours, Migrations Société, vol 10, n° 58-59 (juillet-octobre 1998). [xxvii] Yves Lequin (dir.), Histoire des étrangers et de l’immigration en France. La politique d’immigration en France, Larousse, Paris, 1988, p. 4-5 [xxviii] Alain Griotteray, Les immigrés : Le choc, Plon, Paris, 1985, p. 32. [xxix] Jean Luc Richard, « Trente glorieuse » : Quand les immigrés devaient « rapporter », Homme et Migration, n° 1221, septembre-octobre 1999, p. 13. [xxx] Paul Dijoud, La nouvelle politique de l’immigration, Paris, Secrétariat d’Etat aux travailleurs immigrés, 1976. [xxxi] Claude-Valentin Marie, Entre économie et politique : le « clandestin », une figure sociale à géométrie variable, Pouvoirs, n° 47, novembre 1988, p. 77. [xxxii] Jacqueline Costa-Lascoux, Les aléas des politiques migratoires, Migrations-Société, n° 117-118, 2008/3, p. 67. [xxxiii] Centre d’Etude des Revenus et des Coûts (CERC), Les revenus des Français : la croissance et la crise (1960-1983) Documents du CERC, n° 77, La Documentation française, Paris, 4ème trimestre 1985. [xxxiv] Yvan Gastaut, Français et immigrés à l’épreuve de la crise (1973-1995), Vingtième siècle, n° 84, 2004/4, p. 108. [xxxv] André Lebon, L’aide au retour des travailleurs étrangers, Economie et Statistique, n° 113, 1979, p. 37. [xxxvi] Yvan Gastaut, Français et immigrés à l’épreuve de la crise (1973-1995), Op. cit., p. 109. [xxxvii] Patrick Weil et Nicolas Truong , Le sens de la République, Grasset, Paris, 2014. [xxxviii] Ibid, p. 18. [xxxix] Mehdi Lahlou, Les migration des africains subsahariens entre Maghreb et Union Européenne : conditions et effets, in Association Internationale des Démographes de Langue Française (AIDELF), Les migrations internationales. Observation, analyse et perspectives, PUF, Paris,  2007, p. 443. [xl] Meider Couillet, Les Africains subsahariens vivant en France. Caractéristiques sociodémographiques et accès aux soins, Working Papers du CEPED, n° 9, 2010, p. 2. [xli] Claire Rodier, Frontex. La petite muette, Vacarme, n° 55, 2011/2, pp. 36-37. [xlii] Caroline Intran et Anna Sibley, Faire sombrer Frontex, Plein Droit, n° 103, 2014 /4, p. 40. [xliii] Syrine Attia, Migrants : la France préconise une aide financière en faveur de l’Algérie et du Maroc, Jeune Afrique du 18 septembre 2018,  https://www.jeuneafrique.com/631362/societe/migrants-la-france-preconise-une-aide-financiere-en-faveur-de-lalgerie-et-du-maroc/, consulté le 23 octobre 2018 à 17 h 00. [xliv] Lorenzo Gabrielli, Les enjeux de la sécurisation de la question migratoire dans les relations de l’union européenne avec l’Afrique, Politique Européenne, n° 22, 2007/ 2, p. 157. [xlv] Claire Rodier, Les faux semblant des hotspots, La Rervue des droits de l’homme, 13/2018, https://journals.openedition.org/revdh/3375, consulté le 24 octobre 2018 à 9 h 50.