Non aux dissolutions ! Nous sommes la solution !

COMMUNIQUE NATIONAL DU FUIQP

Mercredi 18 Novembre 2020, le ministère de l’Intérieur a notifié, par courrier, au Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) de son intention d’engager un projet de dissolution à son encontre.

Cette procédure de dissolution du CCIF s’inscrit dans la logique de répression islamophobe annoncée par le discours d’Emmanuel Macron aux Mureaux le 2 octobre 2020 dont les premières traductions concrètes ont été la dissolution de l’association Baraka City et des centaines de perquisitions de mosquées, d’ associations cultuelles et au domicile de particuliers. L’objectif n’est rien d’autre en plus de détourner les regards et les colères en pleine crise sociale et sanitaire vers les musulman.es, que d’intimider afin de re-silencier ceux qui ont osés ces dernières années dénoncer l’islamophobie d’Etat et exiger un traitement égalitaire pour les musulmans ou supposés tels. Ce projet gouvernemental de dissolution du CCIF ne saurait être dissocié de la proposition de loi contre le « séparatisme » et plus généralement de la gestion coloniale de l’islam et des musulman-e-s poursuivie par Macron dans la continuité des gouvernements précédents.

Cette gestion coloniale de l’islam et des musulman-e-s nécessite de mettre sous contrôle l’ensemble des acteurs musulmans et de réprimer toute voix musulmane autonome, discordante ou critique. Ainsi, le gouvernement attaque une organisation antiraciste, le CCIF, ayant pour but de combattre les violences et discriminations islamophobes, notamment par un accompagnement des victimes d’islamophobie et par la publication d’un rapport annuel dressant un état des lieux de l’islamophobie en France. Exploitant sans vergogne l’émotion suscitée par l’assassinat de l’enseignant Samuel Paty, le gouvernement franchit un pas de plus dans la gestion racialiste et sécuritaire des questions sociales et politiques dont l’impact s’étendra bien au-delà de l’association visée.

Par la dissolution du CCIF, le gouvernement espère certainement faire taire toute dénonciation de l’islamophobie ; et plus particulièrement la dénonciation de l’islamophobie d’État qu’il souhaite renforcer au travers de nouvelles législations. Pensant n’avoir plus face à lui de structures visant à lutter contre l’islamophobie, le gouvernement pense assurément qu’il aura les mains libres pour mettre en œuvre sa politique islamophobe de gestion coloniale de l’islam et des musulman-e-s. Il compte ainsi se donner les moyens de détourner durablement l’opinion publique des véritables questions qui se posent à notre société, celle de la paupérisation de masse.

En réponse, dans son communiqué, la CCIF a d’ores et déjà annoncé que ce projet de dissolution était « sans objet » car le siège social du Collectif contre l’islamophobie en France a été transférée à l’étranger afin de pouvoir poursuivre sa mission et de se protéger contre la politique autoritaire du gouvernement. Nous saluons cette décision qui est un signe de résistance. Nous appelons chacune et chacun à se mobiliser plus que jamais contre l’islamophobie. Ils tentent de briser un thermomètre afin de masquer une fièvre raciste destructrice. Visibilisons par notre mobilisation ce racisme d’Etat que l’on veut masquer et les fonctions politiques qu’il remplit.

Non aux dissolutions !  Nous sommes la solution !

Le Front uni des immigrations et des quartiers populaires (FUIQP) condamne fermement cette attaque contre le CCIF et l’assure de son soutien dans sa lutte contre l’islamophobie et pour l’égalité. Nous soutenons aux côtés du CCIF et d’autres organisations les initiatives du 9 décembre et du 12 décembre contre la loi  » séparatisme ».

Face l’offensive islamophobe et sécuritaire du gouvernement, nous avons plus que jamais besoin de nous unir pour ne plus subir.

Nos enfants sont et restent des enfants

Déclaration du FUIQP

L’instrumentalisation gouvernementale et médiatique du crime odieux de Samuel Paty se poursuit par celle de l’hommage national dans les établissements scolaires. Indépendamment du fait qu’il ait été privatisé par le pouvoir, parti en croisade contre les personnes de confession musulmane, mécontentant au passage une grande part du corps enseignant qui, au nom de la liberté d’expression, s’est vu contraint de lire une lettre de Jaurès tronquée et falsifiée, cet hommage cachait en réalité une prophétie auto-réalisatrice.

Il était impossible que sur 12 millions d’élèves, dès 2 ans et demi en petite section de maternelle et mineurs pour l’écrasante majorité, on ne puisse pas relever des entorses, des résistances, des propos absurdes d’enfants, car quoi qu’ils en disent en haut lieu, ce sont des enfants. Par exemple, des comportements tout à fait anodins pour des enfants (rires ou agitations pendant l’hommage) sont jugés déviants et ont conduits à des signalements, faisant entrer ces enfants dans une machine répressive infernale. Evidemment, comme après l’attentat de Charlie Hebdo en 2015 à l’occasion d’une autre minute de silence, la focale médiatique se place sur ceux et celles que France Culture avait nommés « les enfants perdus de la République ». Si en 2015 la chasse aux soi-disant « islamistes radicaux » a été un fiasco et l’occasion d’atteinte aux droits de l’Homme dénoncée par toutes les organisations nationales et internationales antiracistes, la pêche aux enfants suspects d’intelligence avec l’ennemi ou de soutien au terrorisme l’est encore davantage. Nous ne discuterons pas ici du nombre de ces 400 signalements effectués par des enseignants et personnels de direction – pour certains d’entre eux totalement saisis par l’effroi ou pénétrés par l’idéologie dominante, ou encore mus par un zèle rappelant des heures sombres de l’histoire raciste de France ; ces signalements se sont traduits notamment par un appel à la police pour s’emparer d’une élève qui avait juste photocopié un texte en arabe. Non, le nombre ne fait pas le compte. Ce qui importe n’est pas la dimension quantitative mais qualitative, et en l’espèce la manœuvre du gouvernement consiste à déshabiller l’enfant de son enfance et à le parer des atours de l’adulte ennemi de l’intérieur. C’est comme cela et uniquement comme cela que l’on peut donner du sens à la garde à vue rebaptisée « retenue »qui a été infligée à des enfants de 10 ans pendant 9 à 11h dans un commissariat. C’est assassiner l’enfance chez cette enfant de 10 ans que d’envoyer dans sa chambre à 7h du matin une dizaine d’hommes armés et cagoulés, pour l’arracher à son sommeil, la défaire de la chaleur de son lit puis la saisir et l’éloigner des regards en larmes de ses parents à qui on signifie de venir la chercher dans deux heures au commissariat. Ce sera finalement 11 heures pour elle et pour d’autres, après avoir signés à leur âge une déclaration. Déjà en 2015 à Nice, Ahmed, un enfant de 8 ans, avait été poursuivi pour apologie du terrorisme pour avoir dit « Je ne suis pas Charlie » à une partie du corps enseignant qui lui avait refusé l’accès à son traitement médical. La gravité des faits auxquels nous assistons dans une atonie et une sidération généralisées, n’est rien moins qu’un processus de déshumanisation, symptôme de la fascisation en cours. L’islamophobie à la française, qui repousse sans cesse les limites de l’acceptable, en est un signe fort. La suspicion qui repose sur les musulmans et musulmanes ou assimilés comme tels, en France ne vise plus uniquement les adultes mais aussi les enfants. L’école n’est plus seulement invitée à jouer son rôle d’éducation et parfois d’assimilation plus ou moins bienveillante, elle doit désormais participer au côté des institutions policière et judiciaire à exclure et broyer les enfants désignés comme « ennemis de l’intérieur », séparatistes, tout comme leurs parents.

Nos enfants sont et restent des enfants

Pour le FUIQP, la réaction et la construction d’une alternative est urgente ! Soit nous nous soulevons ensemble contre ces pompiers pyromanes qui aux postes de pouvoir ou dans les médias dominants relaient leurs thèses et leurs constructions racialistes, soit nous laissons faire, reculant sans cesse le niveau d’acceptabilité, et alors ce « nous » disparaîtra.

Crime odieux et instrumentalisation scandaleuse.Le devoir de penser les causes.

Déclaration du FUIQP

L’assassinat de Samuel Paty, enseignant d’Histoire de Conflans-Sainte-Honorine, est un crime odieux et une horreur sans nom. Le FUIQP tient en premier lieu à adresser ses condoléances à la famille et aux proches de la victime dans l’épreuve qu’ils subissent. Rien ne peut justifier ou excuser un tel acte et aucune circonstance « atténuante » ne peut être avancée devant ce qui ne peut être qualifié que par le terme d’« horreur ». Elles vont également au corps enseignant projeté au premier rang de l’actualité par cet acte effroyable contre l’un de leurs collègues et évidemment aux élèves de ce collège. A ces pensées et à la condamnation sans faille de cet acte abominable, s’ajoute la dénonciation des récupérations politiciennes qui incriminent les musulmans en France. Ils se retrouvent une nouvelle fois sur le banc des accusés par les discours médiatiques et politiques réducteurs qui se multiplient et s’attendent de nouveaux à subir une multitude de passage à l’acte islamophobes. Les musulmans en France, réels ou supposés, se retrouvent une nouvelle fois pris en étau entre les agissements de quelques « terroristes » dont ils sont par ailleurs aussi les victimes et des groupes islamophobes les présentant comme complices de celle-ci.

Mais l’indignation ne suffit pas. Elle doit certes s’exprimer le plus fortement possible mais elle sera inutile socialement et politiquement si elle n’est pas accompagnée de la prise en compte des causes [de toutes les causes] qui rendent possibles un tel acte. Les premières réactions du gouvernement Macron vont à l’opposé de cette direction. Elles indiquent la volonté d’instrumentaliser la sidération collective devant l’horreur comme « effet d’aubaine » pour un gouvernement décrédibilisé et atteint par une crise de légitimité profonde. L’organisation d’une « expédition punitive » très large rappelant les pratiques de répression coloniale en témoigne. L’annonce d’une charrette d’arrestations et d’expulsions et d’une vague de dissolution d’associations jugées « complices » du meurtrier [et même plus largement considérées comme « ennemies de la République »] d’autre part, le confirme. Ce type de mesure met à l’index et désigne comme bouc émissaire l’ensemble des musulmans. Il les présente à l’opinion publique comme responsables plus ou moins directs de l’acte abominable [ et de ceux qui pourraient malheureusement survenir à l’avenir] qui nous endeuille tous. La figure du musulman criminogène, ennemi de l’intérieur et porteur de barbarie et de violence aveugle est ainsi promue médiatiquement et politiquement. Elle ne peut que déboucher sur une islamophobie encore plus systémique et structurelle dans un contexte d’une société caractérisée par la paupérisation et la précarisation [produites par les politiques néolibérales depuis de nombreuses décennies que la pandémie et ses conséquences économiques ont encore accrues brusquement et considérablement].

Le fait que le CCIF soit une des associations visées par la menace de dissolution met en exergue un autre objectif de la tentative d’instrumentalisation de notre émotion collective face à l’horreur sans nom. Cette association fut et reste un des acteurs essentiels des prises de consciences de l’existence d’un racisme islamophobe en France et des mobilisations pour le combattre. Faire taire, par la peur et la menace, tous ceux [Barakacity, Ummah charity, et bien d’autres] qui ces dernières années ont utilisé leur liberté d’expression pour dénoncer le racisme islamophobe est à l’évidence un des objectifs de l’instrumentalisation du drame de Conflans. Le climat islamophobe est en effet bien utile, à chaque fois qu’émerge le besoin d’un « débat écran » pour détourner l’attention d’une colère sociale légitime issue des conséquences des choix politiques et économiques.

Notre dénonciation du crime odieux de Conflans doit s’étendre à la dénonciation de son instrumentalisation politique. Ne pas le faire, c’est alimenter un processus de décomposition sociale ne pouvant être que porteur de passages à l’acte violents, que cette violence s’argumente d’une pseudo défense de l’Islam ou d’un prétendu combat contre la menace islamiste. Plus que jamais nous avons besoin de solidarité, d’organisation et de clarté dans nos analyses.

Refusons l’injonction au silence. Organisons-nous. Démasquons l’instrumentalisation de notre émotion.

Paris le 20 octobre.

 

Appel : décolonisons l’espace public !

Un mouvement d’ampleur mondiale exige une décolonisation de l’espace public. De l’Afrique du Sud à Paris, de la Colombie à Lille, des USA à Nantes, de la Martinique à Bordeaux, etc., la planète entière voit se développer des mobilisations pour que cessent les valorisations et mises à l’honneur d’esclavagistes, de massacreurs coloniaux et d’idéologues et théoriciens racistes. Honorés par des statues ou des noms de voies publiques et d’écoles, ces symboles de plus de quatre siècles d’esclavage et d’un siècle et demi de colonisation, constituent une véritable insulte au peuple français en général et aux citoyennes et citoyens issus de ces peuples meurtris par l’esclavage et la colonisation. Ce mouvement est une bonne nouvelle pour tous les partisans de l’égalité. Il doit être soutenu et amplifié pour rendre incontournable la décolonisation, non seulement des espaces publics mais aussi des imaginaires collectifs et de l’histoire officielle.

Loin d’être une question secondaire ou une lubie de militants emplis de ressentiments, cette action sur le symbolique est éminemment politique. On ne tourne en effet jamais une page d’histoire sans l’avoir lue jusqu’à la dernière ligne. On ne bâtit pas plus d’avenir commun sur la base d’une occultation  de crimes et de massacres consubstantiellement liés à l’idée d’asservissement portée par l’esclavage et la colonisation. Ces crimes et massacres ne sont pas des excès ou des « bavures »  mais la mise en œuvre logique et prévisible du projet d’asservissement. Le reconnaître est le premier pas vers le dépassement de cette page de l’histoire de France. Décoloniser l’espace public est une condition certes insuffisante, mais absolument nécessaire pour un avenir égalitaire.

En outre, la question posée par ces mobilisations ne se limite pas à une simple exigence de reconnaissance historique portant sur le passé. Les représentations sociales du Noir, de l’asiatique, de l’Arabe, etc. qui ont préparé, accompagné et justifié ces deux crimes contre l’humanité que sont l’esclavage et la colonisation, continuent d’informer à bien des égards nos sociétés contemporaines. La non décolonisation des esprits et des imaginaires collectifs permet leur survie et leur reproduction contemporaines. Elles servent désormais d’accompagnement idéologique aux discriminations systémiques dont sont victimes les descendants d’esclaves et de colonisés.

Décoloniser la mémoire, reconquérir l’espace public

Les discours accusant ces mobilisations de vouloir effacer l’histoire sont à la fois ridicules et significatifs. Ridicules parce que notre exigence n’est pas un effacement de l’histoire mais, au contraire, la revendication d’une histoire qui ne soit plus partielle et partiale, qui rend visible ce qui est occulté aujourd’hui et enseigne ce qui, depuis des siècles, est silencié. Significatifs aussi parce que le président Macron lui-même a tenu à clore le débat avant même de l’entamer. Alors que dans d’autres pays le débat est ouvert, en France, il serait immédiatement clos .

L’argument de la nécessaire contextualisation de ces massacreurs et de leurs actes est tout aussi inadmissible et insultant. Insultant parce qu’il considère les militant.e.s mobilisés comme ignorants de l’histoire et des causalités ayant produit l’esclavage et la colonisation. L’argument est aussi inadmissible parce qu’il ignore ceux et celles , qui dans le même contexte historique, se sont élevés contre l’esclavage et la colonisation. Ce sont ces personnes qui devraient être honorées par des noms de rues et des statues et non les massacreurs coloniaux et les esclavagistes. Il est ainsi scandaleux que l’on compte en France autant de statues ou d’espaces publics portant les noms de Gallieni, Faidherbe ou Bugeaud, et si peu les noms de Louise Michel ou de Paul Vigné d’Octon qui se sont opposés courageusement aux crimes des premiers.

Pour toutes ces raisons les signataires appellent :

  •  à l’exigence d’une décolonisation de l’espace public,
  • à multiplier les initiatives et mobilisations communes pour faire cesser  l’occultation des crimes esclavagistes et coloniaux.

Décolonisons l’espace public !

Soutenez le mouvement en signant la pétition ici :http://chng.it/DJcd4R2fzd

Liste des signataires de l’appel  :  « Décolonisons l’espace public »

  • Said Bouamama sociologue , militant au FUIQP
  • Isabelle Garo, enseignante, philosophe.
  • Ghyslain VEDEUX président du CRAN
  • Eric Fassin, sociologue, Paris 8
  • Saimir Mile , La voix des Rroms
  • Bruno Della Sudda, militant autogestionnaire et altermondialiste, membre d’Ensemble!
  • Youcef Brakni , militant anti raciste
  • Patrick Silberstein Co-auteur du Guide du paris colonial et des banlieues
  • Gerty Dambury, auteure, metteuse en scène
  • Théo Roumier, syndicaliste et libertaire
  • Achille Mbembe philosophe
  • Patrick Farbiaz ( PEPS)
  • Marianna Kontos, architecte-urbaniste et doctorante
  • Boualem HAMADACHE, syndicaliste SUD Conseil Départemental de Seine Saint-Denis
  • Françoise Vergès, militante féministe antiraciste, politologue
  • Olivier Le Cour Grandmaison : universitaire
  • Alexis Cukier, philosophe, CGT Ferc Sup
  • Nadia Louachi militante anti raciste FUIQP
  • Pierre Cours-Salies sociologue
  • François Gèze, éditeur
  • Patrick Silberstein Co-auteur du Guide du paris colonial et des banlieues
  • Catherine Destom Bottin
  • Nacira Guénif, Sociologue, Université Paris 8
  • Omar Slaouti militant antiraciste
  • Virginie Duval, militante syndicat ASSO-Solidaires
  • Nadia Fardaoui medecin , militante au FUIQP
  • André Rosevègue, Union Juive Française pour la paix Aquitaine
  • José-Luis Moragues Militant antiraciste – BDS France Montpellier
  • Pierre Khalfa, membre de la Fondation Copernic
  • Radija Boukhalfa, militante associative antiraciste membre du MRAP06 et de RESF06
  • Amzat Boukari-Yabara, historien
  • Fatima-Ezzahra Ben-Omar, militante féministe.
  • Catherine Samary, économiste altermondialiste
  • Rocé : Rappeur
  • Medhy Belabbas militant anti raciste
  • Haocas Wkasu Victor militant mouvement des jeunes Kanaks en France
  • Verveine Angeli militante antiraciste , secretaire nationale de l’union syndicale solidaires .
  • Cybel David ,animatrice commission internationale de l’union Solidaires
  • Georges Franco , Artiste peintre
  • Hadrien Bortot, membre du Conseil National du PCF
  • Christine Delphy, sociologue
  • Ariella AZOULAY, artiste, professeur, Brown University
  • Jalil LECLAIRE, comédien, metteur en scène
  • Sonia Dayan-Herzbrun Sociologue Professeure émérite à l’Université de Paris
  • Sonya Nour militante anti raciste
  • Fabiana EX-SOUZA
  • Eddy FIRMIN
  • Laurent Levy, Essayiste
  • Mogniss H. Abdallah
  • Hamoudi DJATAOU ancien dirigeant du MTA ( mouvement des travailleurs Arabes )Grenoble
  • Salah Amokrane , militant associatif , Toulouse
  • Sonia Fayman, UJFP, Cedetim
  • Gilles Lemaire écologiste altermondialiste
  • Gustave Massiah, économiste altermondialiste
  • Maryse Tripier, sociologue.
  • Magali Bessone, professeure de philosophie.
  • Pierric Annoot Secrétaire départemental du PCF 92
  • Serge Guichard militant anti raciste communiste
  • Michele Guerci journaliste
  • Vikash Dhorasoo
  • Olivier Besancenot, Christine Poupin, Philippe Poutou : portes paroles du NPA
  • Jean SAINT-MARC : membre du secrétariat du Parti Communiste Réunionnais, collaborateur de Paul VERGÈS de 1971 à son décès en nov. 2016
  • Pierre Zarka , Assaciation des communistes unitaires
  • Jean François Pellissier , Ensemble  
  • Smail Bessaha , CGT Palais de la porte d’orée

Organisations : FUIQP ; Décoloniser les arts ; Ligue Panafricaine-UMOJA section France ; CRAN , UJFP ; BAN ; La voix des Rroms ;Mouvement des jeunes Kanaks en France ; Survie Nationale ; l’équipe de rédaction du Guide du Bordeaux colonial ; MRAP 06; la FASTI  ;CEDETIM (Centre d’études et d’initiatives de solidarité internationale); NPA ; L’ACU (association des communistes unitaires) ; PEPS; Contrevent (Grenoble) …

Signez la pétition ici :http://chng.it/DJcd4R2fzd

 

LA BANALISATION DE L’ ANTITSIGANISME ET DE L’ISLAMOPHOBIE

COMMUNIQUE NATIONAL DU FUIQP

Dans un silence politique et médiatique assourdissant notre pays a été le lieu de plusieurs agressions contre un campement Rom et une mosquée. Dans la nuit du 18 au 19 mai le campement des Roms d’Aubervilliers volait en fumée suit a une attaque au cocktails Molotov. L’ampleur de l’incendie (il s’étend sur plus 2000 m2) et des dégâts (plus de 60 habitations détruites) souligne l’importance du drame qui a été évité. Cet attentat terroriste est le quatrième contre ce campement en quinze jours. C’est d’ailleurs l’instauration d’un système de surveillance permanente mis en place par les habitants suite aux attentats précédents qui a permis d’éviter une catastrophe humaine. Deux jours plus tard c’est les fidèles de la mosquée de Cholet qui sont la cibles du racisme. Les murs de celle-ci sont tagués d’une phrase : « Vous serez fusillé ». Au scandale du silence des grands médias s’ajoute le mutisme de l’Etat sur ces actes ignobles. Quasiment aucune couverture médiatique et silence complet du gouvernement sont les deux constats déplorables que nous sommes contraints de faire. Plus grave encore nous constatons le même silence de l’ensemble des grands partis français, de la majorité comme de l’opposition.

Une honte française !

Après une période de confinement qui a vu se déverser sur les réseaux sociaux un racisme anti-asiatique décomplexé ces actes alertent sur la banalisation du racisme dans notre société en crise. Le développement des propos et actes liés à ces figures contemporaines du racisme que sont l’islamophobie et l’ « antitsiganisme » n’est ni étonnant, ni imprévisible. Il n’est pas le fait d’un virus contre lequel nous n’aurions pas de vaccin. Il est le résultat logique des discours politiques et médiatiques qui depuis plusieurs décennies construisent les musulmans et les Roms comme problème et comme menace. Les déclarations à répétition d’hommes politiques et de responsables gouvernementaux sur le danger « communautariste » ou « sécessionniste » (affaires dites du foulard, du Burkini, discours sur la déradicalisation, etc.), les commentaires des « chroniqueurs » médiatiques qui les préparent, les accompagnent et les suivent, le silence sur les passages à l’acte antérieurs, ont créé un climat d’autorisation aux passage à l’acte islamophobe. Les expulsions violentes et à répétition des campements Roms sans aucun relogement décent et les discours d’élus locaux et nationaux sur le « problème Rom » et leur refus de s’intégrer, ont abouti au même résultat de banalisation de l’antitsiganisme. Le silence officiel actuel ne peut que renforcer ces passages à l’acte qui mettent nos vies en danger.

S'unir pour ne pas subir

Quelle crédibilité accorder au discours de lutte contre le terrorisme lorsqu’un tel attentat ne donne lieu à la moindre dénonciation ? Quel crédit donner au discours officiel de « lutte contre le racisme et les discriminations » lorsqu’une communauté religieuse entière est menacée sans aucune réaction ? Que comprendrons les racistes de ce silence assourdissant ?

Parce que nos vies comptent autant que les autres, nous devons réagir pour mettre fin à cette banalisation meurtrière. Préparons les mobilisations d’ampleur qui sont les seules à pouvoir imposer à l’agenda politique et médiatique le combat concret contre l’islamophobie et contre l’antitsiganisme.

Plus un pas en arrière.
S’unir pour ne plus subir.

L’explosion des violences policières pendant le confinement : Un révélateur d’un racisme d’Etat banalisé

Déclaration nationale

Au moins dix personnes ont perdu la vie suite à des contrôles de police pendant la période du confinement et plusieurs autres ont été blessées. Ce bilan alarmant d’une institution étatique censée officiellement protéger les citoyens éclaire le processus dangereux qui se déploie dans la police française depuis des décennies. Près de 700 jeunes des quartiers populaires ont ainsi perdu la vie depuis la fin de la décennie 70 au cours de scénarios qui se reproduisent à l’identique : contrôles au faciès qui dégénèrent, courses-poursuite se terminant par des tirs à bout portant, clefs d’étrangement débouchant sur la mort, morts au commissariat pendant la garde à vue, etc. Les victimes ont également des profils identiques : en majorité des jeunes hommes « noirs » ou « arabes » habitant les quartiers populaires urbains. Les suites judiciaires de ces « affaires » sont également d’une grande ressemblance : au mieux du sursis et dans quelques cas marginaux une peine ridicule. Le diagnostic ne souffre d’aucune hésitation : l’institution policière est gangrénée par le racisme, infiltrée de manière importante par l’extrême-droite, garantie d’impunité par le pouvoir exécutif, encouragée par les choix de la « doctrine de maintien de l’ordre » officielle et protégée par un silence des grands médias assourdissant. Les conditions particulières du confinement n’ont fait qu’encourager encore plus intensément le virus raciste circulant depuis des décennies dans la police.

S'unir pour ne pas subir

L’élargissement des violences policières à d’autres catégories de citoyennes et de citoyens au cours du mouvement des Gilets Jaunes et du mouvement contre la réforme des retraites est venu rappeler une vérité première : le silence sur l’injustice pour une catégorie de citoyens est porteuse potentiellement d’une injustice pour tous. Confronté à une crise de légitimité grandissante et à des mouvements sociaux importants le gouvernement peut compter sur cette institution policière protégée de toute sanction, habituée à la répression et à la violence aveugle, formatée idéologiquement par des idées socialement réactionnaires, racistes et sexistes.

L’heure est au dépassement de la stratégie défensive réagissant aux passages à l’acte meurtriers de la police. Nous ne sommes pas en présence de situations isolées qui se succèdent sans liens entre elles ou de «crimes» individuelles ou circonstancielles sans causalités communes. Nous sommes en présence des résultats logiques de choix politiques, des conséquences prévisibles d’une « doctrine de maintien de l’ordre », des effets cohérents d’une impunité systémique, etc. L’Etat français est compte-tenu de l’ancienneté de ces pratiques, de leur ampleur et de la récurrence des scénarios coupable et responsable. Nous sommes en présence d’un racisme d’Etat ancien se muant dans le contexte de crise de légitimité du pouvoir en autoritarisme d’Etat généralisé.

La gravité de la situation appelle une stratégie offensive s’appuyant sur les prises de conscience de la réalité des violences policières systémiques qu’ont suscitées les pratiques des forces de « l’ordre » pendant les mouvements des Gilets Jaunes et contre la réforme des retraites. Il est temps d’initier un vaste mouvement unitaire visant à imposer par le rapport de forces une commission d’enquête indépendante sur le racisme et l’autoritarisme d’Etat. Il est temps de mettre les élus au pied du mur et de les interpeller pour qu’ils relaient cette revendication à l’assemblée. Nous verrons alors les positions des uns et des autres et nous en tirerons les leçons. C’est une commission de ce type qu’ont imposé les jeunes des quartiers populaires en Angleterre en 1981 après une série de révoltes populaires contre les violences policières. Le « rapport Scarman » qui est alors rendu conclu à l’existence d’un racisme institutionnel dans l’institution policière, de discriminations systémiques dans les contrôles au faciès, d’usages « disproportionnés et sans discernement » des pouvoirs, de pratiques de couverture de la hiérarchie conduisant à l’impunité, etc. Faisons grandir cette revendication pour imposer un diagnostic réel de la gangrène réactionnaire au sein de la police et pour imposer une véritable épuration de la police d’une part et des garanties inscrites dans la loi pour les citoyennes et les citoyens d’autre part.

En attendant et en préparation de ce combat ne laissons plus rien passer, soyons solidaires et massivement mobilisés à chaque nouvelle violence policière et crions notre colère.

Nos vies comptent

Pas de Justice- Pas de paix

Crise de légitimité et processus de fascisation : l’accélération par la pandémie

Le concept d’« hégémonie culturelle » proposé par Gramsci permet d’éclairer le lien entre la « crise de légitimité » et le « processus de fascisation ». Le Covid-19 montre au grand jour l’ampleur de cette crise qui touche Emmanuel Macron.

Les images de personnels hospitaliers manifestant avec banderoles et drapeaux syndicaux dans plusieurs hôpitaux français illustrent l’ampleur de la crise de légitimité qui touche le gouvernement Macron. Ces défilés revendicatifs se déroulent au moment même où le gouvernement et ses relais médiatiques déploient un discours appelant à célébrer et applaudir les « héros de première ligne ». Le désaveu des hospitaliers est ici à la hauteur d’une colère populaire qui gronde sans pouvoir se visibiliser du fait du confinement. Cette colère populaire est mesurée par le gouvernement qui prépare activement ses réponses – répressives d’une part et idéologiques d’autre part – pour la juguler et la détourner. La crise de légitimité antérieure à la pandémie est accélérée par celle-ci et suscite logiquement une accélération du processus de fascisation, lui aussi déjà entamé avant la séquence du Corona. Le rappel de quelques fondamentaux permet d’éclairer la signification politique et idéologique de quelques faits et choix gouvernementaux récents ayant à première vue aucun liens : gestion autoritaire du confinement ayant déjà fait dix victimes dans les quartiers populaires, note aux établissements scolaires appelant à « lutter contre le communautarisme » dans le cadre du déconfinement, document de prospective du ministère des affaires étrangères sur les conséquences politiques de la pandémie en Afrique, soutien d’Emmanuel Macron à Éric Zemmour, etc.

Crise de légitimité et processus de fascisation

Le concept d’« hégémonie culturelle » proposé par Gramsci permet d’éclairer le lien entre la « crise de légitimité » et le « processus de fascisation ». Contrairement à une idée répandue ce n’est pas la répression qui est l’assise la plus importante de la domination. Les classes dominantes préfèrent s’en passer conscientes qu’elles sont de l’incertitude de l’issue d’un affrontement ouvert avec les classes dominées. C’est, souligne Gramsci, la dimension idéologique qui est l’assise la plus solide de la domination. Elle se déploie sous la forme de la construction d’une « hégémonie culturelle » dont la fonction est d’amener les dominés à adopter la vision du monde des dominants et à considérer la politique économique qui en découle au mieux comme souhaitable et au pire comme la seule possible. « La classe bourgeoise se conçoit comme un organisme en perpétuel mouvement, capable d’absorber la société entière, l’assimilant ainsi à sa propre dimension culturelle et économique. Toute la fonction de l’État a été transformée ; il est devenu un éducateur », explique Gramsci. [1] C’est cette hégémonie culturelle qui est donneuse de légitimité, les élections en constituant une mesure. À l’inverse l’affaiblissement de l’hégémonie signifie une crise de légitimité que l’auteur appelle « esprit de scission » : « Que peut opposer une classe innovatrice, demande Gramsci, au formidable ensemble de tranchées et de fortifications de la classe dominante ? L’esprit de scission, c’est-à-dire l’acquisition progressive de la conscience de sa propre personnalité historique ; esprit de scission qui doit tendre à l’élargissement de la classe protagoniste aux classes qui sont ses alliées potentielles. » [2]

L’ampleur de la régression sociale produite par la séquence néolibérale du capitalisme depuis la décennie 80 sape progressivement les conditions de la légitimation de l’ordre dominant. Cette séquence est par son culte de l’individu, des « gagnants » et des « premiers de cordée », son retrait de l’État des fonctions de régulation et de redistribution, sa destruction des protections sociales minimums, etc., productrice d’un déclassement social généralisé reflétant une redistribution massive des richesses vers le haut. La crise de légitimité n’a cessé de se déployer depuis sous les formes successives et dispersées de grands mouvements syndicaux (1995, réforme des retraites, etc.), de la révolte des quartiers populaires en novembre 2005, du mouvement des Gilets Jaunes, etc. La progression de l’abstention et son installation durable constitue un des thermomètres de cette illégitimité grandissante. L’élection d’Emmanuel Macron avec seulement 18,19% des inscrits – qui représente les électeurs ayant émis un vote d’adhésion – au premier tour souligne l’ampleur de celle-ci.

Au fur et à mesure que se développe l’illégitimité croissent les « débats écran » d’une part et l’usage de la répression policière d’autre part. Les multiples « débats » propulsés politiquement et médiatiquement par en haut sur le communautarisme, le voile, la sécession des quartiers populaires, etc., illustrent le premier aspect. Les violences policières – jusque-là essentiellement réservées aux quartiers populaires – à l’encontre des gilets jaunes et des opposants à la réforme des retraites concrétisent le second. C’est ce que nous nommons « processus de fascisation » du fait de ses dimensions idéologiques (construction d’un bouc émissaire dérivatif des colères sociales), juridiques (entrée dans le droit commun de mesures jusque-là limitée aux situations d’exception) et politique (doctrine de maintien de l’ordre).

Il convient de préciser le concept de « fascisation » pour éviter les compréhensions possiblement « complotistes » et « réductionnistes » de l’expression. La fascisation n’est pas le fascisme qui est un régime de dictature ouverte se donnant pour objectif la destruction violente et totale des opposants. Le processus de fascisation n’est pas non plus une intentionnalité de la classe dominante ou un « complot » de celle-ci. Il est le résultat de l’accumulation de réponses autoritaires successives pour gérer les contestations sociales dans un contexte de crise de légitimité. La carence de légitimité contraint la classe dominante et ses représentants à une gestion à court terme de la conflictualité sociale, crise par crise, mouvement social par mouvement social – par les trois vecteurs soulignés ci-dessus : idéologique, juridique et répressif. S’installe alors progressivement et tendanciellement un modèle autoritaire reflétant la crise de l’hégémonie culturelle de la classe dominante. Terminons ces précisions en soulignant que la fascisation ne mène pas systématiquement au fascisme, qu’elle n’en constitue pas fatalement l’antichambre. Le processus de fascisation exprime les séquences historiques particulières où les dominés ne croient plus aux discours idéologiques dominants sans pour autant encore constituer un « nous » susceptible d’imposer une alternative. L’issue de telles séquences est fonction du rapport de forces et de la capacité à produire ce « nous ».

C’est dans ce contexte que survient la pandémie qui comme toute perturbation durable du fonctionnement social et économique fait fonction de révélateur de dimensions que l’idéologie dominante parvenait encore à masquer : les pénuries de masques, de personnels de santé et de matériels médicaux visibilisent les conséquences de la destruction des services publics ; la faim qui apparaît dans certains quartiers populaires fait fonction de miroir grossissant de la paupérisation et de la précarisation massive qui avaient déjà suscités la révolte des quartiers populaires de novembre 2005 et le mouvement des Gilets Jaunes ; la gestion autoritaire du confinement et sa politique de l’amende révèlent au grand jour le modèle de citoyenneté infantilisante et méfiante qui s’est installé du fait de la crise de légitimité ; le maintien de l’activité dans des secteurs non vitaux en dépit du manque de moyens de protection démasquent l’ancrage de classe des choix gouvernementaux ; les aides et allégements de charges aux entreprises, l’absence de mesures sociales d’accompagnement des baisses de revenus brusques liées au confinement (annulation des loyers et des charges par exemple), l’annonce de mesures de restriction « temporaires » de conquis sociaux (durée du travail, congés, etc.) pour faire face aux conséquences économiques de la pandémie, les conditions du déconfinement scolaire, etc., finissent de déchirer le mythe du discours sur l’unité nationale face à la crise. La crise de légitimité déjà bien avancée avant la pandémie sort de celle-ci considérablement renforcée. Le déconfinement survient dans ce contexte de colère sociale massive, d’écœurement des personnels de santé, de quartiers populaires au bord de l’explosion, etc.

La préparation policière, juridique et idéologique de l’après-pandémie

Le bilan humain du choix d’une gestion autoritaire du confinement est à lui seul parlant et significatif de la préparation policière de l’après-pandémie. Déjà une dizaine de décès suite à des contrôles de police depuis le début du confinement. Les révoltes populaires dans plusieurs quartiers suite à ces violences policières révèlent l’état de tension qui y règne. Non seulement les habitants de ces quartiers populaires ont été abandonnés à leur sort – alors que les niveaux connus de pauvreté et de précarité rendaient prévisibles la dégradation brusque des conditions d’existence que le confinement produirait – mais ils subissent les pratiques d’un appareil de police gangréné par le racisme, infiltré de manière non marginale par l’extrême droite, habitué à l’impunité, etc. Le mépris de classe et l’humiliation raciste caractérisent plus que jamais le rapport entre institution policière et habitant des quartiers populaires.

Le discours politique et médiatiques sur l’incivilité et l’irresponsabilité des habitants des quartiers populaires a accompagné cette accélération des violences policières. Sans surprise ceux que le géo-politologue Pascal Boniface a pertinemment appelé les « intellectuels faussaires » [3] ou les « experts du mensonge » ont été mobilisés. Dès le 23 mars Michel Onfray ouvre le bal : « Que le confinement soit purement et simplement violé, méprisé, moqué, ridiculisé dans la centaine des territoires perdus de la République, voilà qui ne pose aucun problème au chef de l’État. Il est plus facile de faire verbaliser mon vieil ami qui fait sa balade autour de son pâté de maison avec son épouse d’une amende de deux fois 135 euros que d’appréhender ceux qui, dans certaines banlieues, font des barbecues dans la rue, brisent les parebrises pour voler les caducées dans les voitures de soignants, organisent ensuite le trafic de matériel médical volé, se font photographier vêtus de combinaison de protection en faisant les doigts d’honneur. » [4] Alain Finkielkraut confirme ce constat alarmant et s’interroge quelques jours plus tard : « Les quartiers qu’on appelle « populaires » depuis que l’ancien peuple en est parti, le trafic continue, les contrôles policiers dégénèrent en affrontements, des jeunes dénoncent une maladie ou un complot des « Blancs » et les maires hésitent à imposer un couvre-feu parce qu’ils n’auraient pas les moyens de le faire respecter. Union nationale, bien sûr, mais formons-nous encore une nation ? » [5] La situation et ces discours de stigmatisation sont d’autant plus insupportables que les quartiers populaires et leurs habitants ont été le lieu et les acteurs d’une mobilisation de solidarité citoyenne multiforme. Mobilisations familiales, de voisinages, associatives, informelles ou organisées, autofinancées, etc., sans laquelle la situation aurait été bien plus grave qu’elle ne l’est.

Le contrôle, la contrainte, la mise en scène de la force – que révèlent de nombreuses vidéos de contrôles pendant le confinement – et la répression, dessinent la tendance des réponses envisagées en réponse aux colères sociales qui s’exprimeront inévitablement après la pandémie. C’est dans cette direction que s’oriente l’approbation le 6 mai 2020 par la commission des lois de la proposition de plusieurs députés de la majorité visant à autoriser des « gardes particuliers » à participer au contrôle des règles du déconfinement et à dresser des procès-verbaux en cas d’infractions. L’annonce de l’utilisation de drones et autres outils technologiques pour la surveillance du déconfinement est dans la même teneur. Comme le souligne l’Observatoire des Libertés et du Numérique (OLN) ces nouvelles technologies de surveillance sont porteuses d’une « régression des libertés publiques » :

« Chacune des crises qui ont marqué le 21e siècle ont été l’occasion d’une régression des libertés publiques. Les attentats terroristes du 11 septembre 2001 ont vu l’Europe adopter la Directive sur la rétention des données de connexions électroniques et l’obligation faite aux opérateurs de stocker celles de tous leurs clients. Les attentats terroristes qui ont touché la France en 2015 ont permis le vote sans débat de la loi renseignement. Ils ont aussi entraîné la mise en place de l’état d’urgence dont des mesures liberticides ont été introduites dans le droit commun en 2017. La pandémie de Covid-19 menace d’entraîner de nouvelles régressions : discriminations, atteintes aux libertés, à la protection des données personnelles et à la vie privée. » [6]

La crise de légitimité oriente le gouvernement vers des réponses exclusivement autoritaires et répressives accompagnées d’une offensive idéologique visant à présenter les habitants des quartiers populaires comme incivils, irresponsables, irrationnels, complotistes, etc., à des fins d’isolement de leurs colères et de leurs révoltes légitimes. L’offensive idéologique s’annonce d’autant plus importante que l’expérience des Gilets Jaunes et du mouvement contre la réforme des retraites tant sur le plan du traitement médiatique [et des déformations des faits auquel il a donné lieu] que sur le plan des violences policières, ont produit des acquis palpables. En témoignent les déclarations de soutien aux habitants des quartiers populaires et de condamnation des violences policières qui ont vu le jour. Pour ne citer qu’un exemple, citons la vidéo de salariés et de syndicalistes de la RATP et de la SNCF témoignant de cette solidarité. De tels faits de solidarité étaient inexistants lors de la révolte des quartiers populaires de novembre 2005 et témoignent une nouvelle fois de l’approfondissement de la crise de légitimité.

C’est dans le cadre de ce besoin de détournement idéologique de l’attention qu’il faut, selon nous, situer la distribution à tous les établissements scolaires pour préparer le déconfinement d’une « fiche » intitulée « Coronavirus et risque de replis communautaristes ». Alors que la grande majorité des enseignants est légitimement préoccupée des conditions matérielles et pédagogiques de la reprise des cours, l’attention est orientée vers un pseudo danger « communautaristes » décrit de manière alarmante comme suit :

« Aujourd’hui, la violence de la pandémie causée par un nouveau virus nous confronte à l’incertitude sur de multiples plans (en matière, médicale, sociale, économique, culturelle…). La crise du Covid-19 peut être utilisée par certains pour démontrer l’incapacité des Etats à protéger la population et tenter de déstabiliser les individus fragilisés. Divers groupes radicaux exploitent cette situation dramatique dans le but de rallier à leur cause de nouveaux membres et de troubler l’ordre public. Leur projet politique peut être anti-démocratique et antirépublicain. Ces contre-projets de société peuvent être communautaires, autoritaires et inégalitaires. En conséquence, certaines questions et réactions d’élèves peuvent être abruptes et empreintes d’hostilité et de défiance : remise en question radicale de notre société et des valeurs républicaines, méfiance envers les discours scientifiques, fronde contre les mesures gouvernementales, etc. » [7]

Dénoncer l’incapacité ou les carences de l’État en matière de protection ou exprimer un désaccord contre les mesures gouvernementales devient ainsi un indicateur de communautarisme. Une autre partie du document situe les actes du gouvernement sans contestation possible du côté de la « science » et des « valeurs républicaines » et toute critique de ces actes du côté de l’irrationalité, du complot et du communautarisme. Bien sûr une telle introduction au « problème » ne peut déboucher que sur un appel à la délation dont il est précisé qu’il doit s’étendre jusque dans la cour de récréation :« • Être attentif aux atteintes à la République qui doivent être identifiées et sanctionnées. • Mobiliser la vigilance de tous : les enseignants en cours, les CPE et assistants d’éducation dans les couloirs et la cour pour repérer des propos hors de la sphère républicaine […] • Alerter l’équipe de direction afin qu’elle puisse : – Effectuer un signalement dans l’application « Faits établissement » ; – Informer l’IA-DASEN en lien avec la cellule départementale des services de l’État dédiée à cette action et mise en place par le préfet. » [8] Quand à la cible de cette vigilance et de cette délation, elle se situe, bien entendu dans les quartiers populaires, la « fiche » en question faisant référence au plan national de prévention de la radicalisation (« prévenir pour protéger ») du 23 février 2018 [9] 9 qui précise qu’il s’applique « plus particulièrement dans les quartiers sensibles ».

Même la politique étrangère française fait partie de ce document hallucinant au regard des questions concrètes et réelles que se posent les enseignants. Il leur est ainsi demandé de se faire les défenseurs de celle-ci : « • Aborder les questions sur la nouvelle situation géopolitique en lien avec la pandémie, en montrant à la fois la complexité des relations internationales et la place de la France ». [10] Il est vrai que les préoccupations africaines du gouvernement sont particulièrement fébriles comme en témoigne une autre note, cette fois-ci de ministère des affaires étrangères. Cette note datée du 24 mars 2020 et intitulée « L’effet Pangolin : la tempête qui vient en Afrique ? » émane du Centre d’Analyse, de Prévision et de Stratégie. Se voulant prospective l’analyse développée annonce une série de crises politiques en Afrique comme conséquences de la Pandémie : « En Afrique notamment, ce pourrait être « la crise de trop » qui déstabilise durablement, voire qui mette à bas des régimes fragiles (Sahel) ou en bout de course (Afrique centrale) ». Elle en déduit la nécessité « de trouver d’autres interlocuteurs africains pour affronter cette crise aux conséquences politiques » c’est-à-dire qu’elle appelle tout simplement à de nouvelles ingérences. Enfin elle précise la nature de ces nouveaux interlocuteurs sur lesquels la stratégie française devrait s’appuyer : « les autorités religieuses », « les diasporas », les « artistes populaires » et « les entrepreneurs économiques et businessmen néo-libéraux ». [11] Sur le plan international également l’après pandémie est en préparation et il a la couleur de l’ingérence impérialiste.

Les conséquences économiques de la pandémie dans le contexte d’un néolibéralisme dominant au niveau mondial, de crise de légitimité profonde et de colères sociales massives et généralisées, sont le véritable enjeu de cette préparation active de l’après-pandémie sur les plans policier, juridique et idéologique. L’économiste, Nouriel Roubini qui avait un des rares à anticiper la crise de 2008 parle d’ores et déjà de « grande dépression » en référence à la crise de 1929. Le séisme qui s’annonce ne peut avoir que deux issues logiques : une dégradation et un déclassement social sans précédent depuis la seconde guerre mondiale ou une baisse conséquente des revenus des dividendes faramineux des actionnaires. La fascisation, le retour aux fondamentaux islamophobes et à la stigmatisation des quartiers populaires expriment la stratégie de la classe dominante pour faire face à cet enjeu. Plus que jamais la phrase célèbre de Gramsci résonne avec une grande modernité : « La crise consiste justement dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître. Pendant cet interrègne, on observe les phénomènes morbides les plus variés. » [12] À nous d’accélérer par nos mobilisations la réunion des conditions de possibilité du nouveau sans lesquelles nous ne pourrons que déplorer le développement de ces morbidités.

Saïd Bouamama, sociologue et co-fondateur du FUIQP (Front uni des immigrations et des quartiers populaires)

Version originale : http://www.regards.fr/idees-culture/article/crise-de-legitimite-et-processus-de-fascisation-l-acceleration-par-la-pandemie

Notes

[1] Antonio Gramsci, Cahier de Prison 8, in Gramsci dans le texte, éditions sociales, Paris, 1975, p. 572

[2] Antonio Gramsci, Cahiers de prison, Cahier 3, Gallimard, Paris, 1996, p.298.

[3] Pascal Boniface, Les Intellectuels faussaires : Le triomphe médiatique des experts en mensonge, Gawsewitch, Paris, 2011

[4] Michel Onfray, Faire la guerre, https://michelonfray.com/interventions-hebdomadaires/faire-la-guerre, consulté le 11 mai 2020 à 8h30

[5] Alain Finkielkraut, « Le nihilisme n’a pas encore vaincu, nous demeurons une civilisation », Le Figaro du 27 mars 2020

[6] « La crise sanitaire ne justifie pas d’imposer les technologies de surveillance », Communiqué de l’Observatoire des Libertés et du Numérique (OLN) du 8 avril 2020

[7] Fiche-replis communautaires, Coronavirus et replis communautaristes, Ministère de l’éducation nationale et de la jeunesse, p. 1

[8] Ibid., p. 2

[9] « Prévenir pour protéger », Plan national de prévention de la radicalisation, Service de Presse de Matignon, 23 février 2018, p.

[10] Fiche-replis communautaires, op. cit., p. 2

[11] Manuel Lafont Rapnouil, L’Effet Pangolin : la tempête qui vient en Afrique ?, Note diplomatique du Centre d’analyse, de Prévision et de Stratégie NDI 2020 – 0161812, Ministère de l’Europe et des Affaires Etrangères, 24 mars 2020, pp. 1, 3 et 4

[12] Antonio Gramsci, Cahiers de prison, Cahier 3, Gallimard, Paris, 1996, p.283

Le Corona Virus comme analyseur : Autopsie de la vulnérabilité systémique de la mondialisation capitaliste

Il y a les aléas et il y a la vulnérabilité conduisant aux catastrophes. La confusion entre ces deux questions est une des caractéristiques essentielles du discours officiel du gouvernement français (et de très nombreux autres). Il n’y a rien d’étonnant à cette confusion volontaire qui a comme fonction de masquer et de faire disparaître la seconde. Cette dernière fait en effet fonction d’analyseur des contradictions d’un système social, de révélateur du réel que l’idéologie dominante masque ou déforme habituellement et de miroir grossissant des inégalités et dominations qui le caractérisent.  Le centrage volontaire sur la dimension « catastrophe » diffuse en effet des images d’imprévisibilité, d’incertitude, d’absence de responsabilité humaine, etc. Le centrage sur la vulnérabilité interroge les causes économiques et sociales d’une situation, les raisons réelles de l’ensemble des conséquences d’une catastrophe et les intérêts économiques qui ont produit cette vulnérabilité. Que nous révèle la pandémie sur la vulnérabilité de notre monde dominé par la mondialisation capitaliste ?

Précisions conceptuelles

La comparaison entre les effets du cyclone Ivan qui touche Cuba en septembre 2004 et ceux du cyclone  Katrina qui s’abat sur la Floride, la Louisiane et le Mississipi un an après permet d’apporter quelques précisions conceptuelles sur les notions de risque, d’aléa, de catastrophe et de vulnérabilité. Tous deux de catégories 5 c’est-à-dire avec des vitesses de vent dépassant 249 km/h, les deux cyclones se soldent pourtant par des bilans humains aux antipodes : aucun décès à Cuba ; 1836 morts et 135 disparus aux USA.  Des aléas similaires débouchent ainsi sur des conséquences diamétralement opposées. Le vocabulaire élaboré pour décrire ces phénomènes naturels exceptionnels et leurs conséquences tout aussi exceptionnelles peuvent aider à comprendre ce qui se joue actuellement face à la pandémie en cours.

Un premier concept clef est celui d’aléa naturel. Celui-ci désigne des évènements climatiques sur lesquels l’homme n’a pas d’influence au moment de leurs déclenchements (inondation, ouragan, éruption volcanique, etc.). Bien que de nature différente l’apparition d’un virus meurtrier peut, du moins dans l’état actuel des connaissances, être défini comme relevant de cette définition. Les aléas sont porteurs de risques pour l’homme, ce concept pouvant se définir comme un danger c’est-à-dire une conséquence potentielle de l’aléa. La vulnérabilité désigne pour sa part les effets prévisibles d’un aléa sur l’homme dépendant eux-mêmes d’un certain nombre de facteurs : densité de population des zones à risque, capacité de prévention, état des infrastructures permettant de réagir efficacement et rapidement, etc. Enfin la catastrophe définit un risque dont la potentialité s’est transformée en réalité et dont les conséquences seront fonction de la vulnérabilité.

Rendre compte d’une catastrophe sans aborder la question de la vulnérabilité est une ruse idéologique permettant de dédouaner les classes dominantes par évacuation des causes économiques, politiques et sociales expliquant l’ampleur des conséquences. Cette opération consiste en effet à référer entièrement à la nature des conséquences dont une partie essentielle relève des choix économiques et politiques. L’ampleur de la catastrophe est dépendante à la fois de l’état d’une société au moment où survient l’aléa et des décisions prises pour réagir à celui-ci.

Si sur le long terme on peut attendre des progrès de la science une meilleure connaissance et une plus forte maîtrise des aléas, dans le court terme seule la réduction de la vulnérabilité est en mesure de limiter drastiquement les conséquences des aléas c’est-à-dire d’éviter qu’il ne se transforme en catastrophe ou de limiter celle-ci. La pandémie actuelle peut dès lors être considérée comme un révélateur de la vulnérabilité : « Les bilans socio-économiques et les nombreux retours d’expérience menés ces dernières années, nous enseignent que les catastrophes sont de véritables révélateurs de vulnérabilités humaines et territoriales au sein des communautés et sociétés frappées[i] » résument les géographes Frédéric Leone et Freddy Vinet. La fonction de révélateur intervient ici à un double niveau : le degré d’exposition au risque qui interroge dans le cas des maladies les politiques de prévention et les inégalités sociales et la capacité à réagir à la catastrophe qui questionne l’état du système de santé, de ses infrastructures et de ses moyens. Par ailleurs les politiques concernant d’autres secteurs de la vie sociale et politique viennent impacter la capacité à réagir : politique de logement, politique migratoire, politique carcérale, etc. C’est pourquoi à l’échelle mondiale comme à l’échelle française la pandémie peut être considérée comme un analyseur de la mondialisation capitaliste.

Une vulnérabilité collective fille de la mondialisation capitaliste 

Les idéologies d’accompagnement de la mondialisation capitaliste sont bâties à partir de deux postulats complémentaires repris en boucle par les discours politiques et médiatiques dominants depuis des décennies. Le premier est le primat de l’individu sur les structures dans l’explication des problèmes sociaux à l’échelle de chaque nation. Ce postulat permet d’évacuer la notion de classe sociale et d’inégalité sociale au profit d’une pseudo responsabilité individuelle qui se traduit fréquemment dans le discours de la prise de risque individuelle. Les vulnérabilités inégales face à la santé et aux maladies ne sont plus référées aux inégalités sociales mais aux caractéristiques individuelles d’une part et aux comportements individuels d’autre part. Le discours de la responsabilité individuelle sert ici à masquer la responsabilité du système social c’est-à-dire des classes dominantes qui en décident les règles de fonctionnement. « La vulnérabilité sociale des populations est encore très largement envisagée sous l’angle de l’individu et de sa place dans le groupe. Si ce sont les individus qui traversent bien les épreuves de la vulnérabilité, c’est au niveau des structures sociales que se manifestent les conditions qui rendent ces épreuves plus ou moins supportables. Autrement dit, entre l’individu et l’aléa, il y a aussi les structures sociales[ii] » résument les géographes de la santé Marion Borderon et Sébastien Oliveau. S’il est évident que la pandémie actuelle du fait de son ampleur touchera l’ensemble des classes sociales, il est tout aussi incontestable que la morbidité touchera en premier lieu les classes populaires et parmi elles les segments les plus précarisés.

Le second postulat est le prima de chaque nation sur les structures régissant les rapports internationaux. Ce postulats permet d’occulter les rapports de domination entre les pays du centre dominant et ceux de la périphérie dominées. Les vulnérabilités nationales inégales face à la santé et la maladie ne sont plus du tout référées aux inégalités sociales mondiales mais aux caractéristiques spécifiques de chaque nation (climat et catastrophes naturelles, culture, démographie, etc.) d’une part et aux seuls choix politiques nationaux d’autre part. Le discours de la responsabilité nationale sert ici à masquer l’existence du néocolonialisme et de l’impérialisme. Il suffit pourtant de regarder la géographie des inégalités de santé dans le monde pour s’apercevoir qu’elle recoupe parfaitement  la division binaire centre-périphérie, à l’exception de quelques pays significatifs comme Cuba par exemple. Les statistiques de l’OMS sur le nombre de médecins par pays en 2015 précisent ainsi que l’on compte 52 médecins pour 10 000 habitants en Autriche, 39 en Italie et en Espagne, 32 en France, etc., et à l’autre bout de la chaine : 1 seul médecin au Rwanda et en Ouganda, 9 au Sri Lanka ou 10 au Pakistan. Tous les autres indicateurs (nombre de personnels infirmiers, part de la santé dans le budget national, disponibilité des médicaments, etc.) présentent des classements similaires[iii].

Ce regard photographique ne suffit cependant pas à prendre toute la mesure de la signification de la mondialisation capitaliste pour la santé humaine. Il convient de le compléter par la prise en compte de la dégradation de l’accès au soin au centre comme à la périphérie. La lecture synchronique doit être complétée par une approche diachronique. La mondialisation capitaliste n’est en effet pas seulement le capitalisme, elle est aussi le capitalisme d’une séquence historique précise marquée par la domination de l’ultralibéralisme en matière de politique économique.  Le désinvestissement de l’Etat, la fragilisation et/ou la privatisation des services publics, les politiques d’austérités, etc., ont conduit partout sur la planète à une hausse de la vulnérabilité. C’est celle-ci qui se révèle dans toute son ampleur avec la crise du Corona Virus.

Dans un pays comme la France le capitalisme mondialisé et sa politique économique ultralibérale ont depuis quatre décennies accrues considérablement la vulnérabilité. Dans le vocabulaire libéral de santé cela s’appelle la « rationalisation de l’offre de soin ». Concrètement cela signifie la suppression de 13 % des lits d’hospitalisation à temps plein (c’est-à-dire accueillant un patient plus de 24 heure)  pour la seule période 2003-2016  (69 000 lits) selon les propres chiffres du ministère de la santé[iv].  Que l’on prenne comme indicateur les budgets des hôpitaux, les effectifs des personnels de soin ou le nombre d’établissements publics le bilan est similaire : une « casse du siècle » selon l’expression des sociologues Pierre-André Juven, Frédéric Pierru et Fanny Vincent[v]. C’est cette vulnérabilité grandissante qui se révèle aujourd’hui avec l’épreuve de la pandémie dans le manque de lits de réanimation et de tests de dépistage tout comme dans le feuilleton macabre de la pénurie de masques. Les pénuries de tests et de masques ne sont nullement le résultat d’une erreur mais un des axiomes clef de la logique ultralibérale, à savoir la production « en flux tendu » consistant à réduire au minimum les stocks pour réduire les coûts. Ce qui s’est installé au cours des quatre décennies ce n’est rien d’autre qu’une « privatisation insidieuse » de l’hôpital public résume le syndicat CGT santé : « La privatisation de l’hôpital s’est faite par morceau, petit à petit, au fil des réformes successives. Il y a au moins deux étapes clés pour comprendre la transformation de l’hôpital public: la managérialisation (modification de l’organisation de l’hôpital selon les modalités du privé) et la marchandisation (introduction d’une logique de rentabilité marchande dans les actes de soin). Ces deux points forment ce que l’on pourrait appeler la « privatisation insidieuse» de l’hôpital. Les hôpitaux, s’ils ne deviennent pas privés juridiquement, le sont dans les faits, reproduisant trait pour trait les méthodes, modèles d’organisation et objectifs du privé[vi]. »

La même logique mais avec une violence encore plus destructrice s’est déployée dans les pays de la périphérie dominée. Les Plans d’Ajustement Structurel (PAS) qui ont été imposé par le Fond Monétaire International et la Banque Mondiale c’est-à-dire par les puissances impérialistes ont démantelés les systèmes nationaux de santé. Parmi les conditionnalités imposées par ces PAS pour obtenir un prêt figurent systématiquement la baisse des budgets publics et la privatisation des services publics. La santé et l’éducation seront quasiment partout les deux secteurs les plus touchés par ces coupes budgétaires imposées. Un des effets induit par les PAS sera la « fuite des cerveaux » et en particulier des médecins et autres personnels de santé qui étaient essentiellement employés dans ces services publics sacrifiés. Les chiffres sont parlants comme en témoigne une étude de 2013 portant sur la « fuite des médecins africains » vers les Etats-Unis : « La fuite des médecins de l’Afrique subsaharienne vers les Etats-Unis a démarré pour de bon au milieu des années 1980 et s’est accéléré dans les années 1990 au cours des années d’application  des programmes d’ajustement structurel imposé par […] le Fond Monétaire  International (FMI) et la Banque mondiale[vii]. » Les médecins nord-africains ou moyen-orientaux dans les hôpitaux français témoignent du même processus en Europe. Les dégâts qu’annoncent la pandémie en Afrique par exemple, si elle n’est pas jugulée entretemps, seront d’une ampleur sans commune mesure avec celle que nous connaissons en Europe. Le regard euro-centré dominant dans les médias invisibilise cette hécatombe de masse potentielle.

Les apories de la mondialisation capitaliste révélées par la pandémie 

« Quand tout sera privé, nous serons privé de tout ». Ce slogan des pancartes de nos manifestations résume à merveille la rationalité des classes dominantes dans la séquence historique mondiale actuelle ultralibérale. Contrairement à une critique trop rapide et trop fréquente les classes dominantes ne sont ni idiotes ni irrationnelles. Elles ont simplement la rationalité de leurs intérêts. Bien entendu cette rationalité dominante est antagoniste avec une autre rationalité : celle qui n’est pas basée sur la maximisation du profit. La lutte des classes est ainsi aussi une lutte de rationalité. C’est ce qu’illustrent les nombreuses apories que montre les stratégies de lutte contre la pandémie en France. Une aporie est une contradiction insoluble. Donnons deux exemples non exhaustifs que révèle l’épreuve de vérité que constitue la pandémie.

Le premier exemple significatif est celui de la politique carcérale depuis plusieurs décennies. La surpopulation carcérale est une réalité massive largement documentée. Le taux d’occupation des établissements pénitentiaires « est aujourd’hui de 116% avec 70 651  prisonniers pour 61 080 places (au 1er janvier 2020). La surpopulation se concentre dans les maisons d’arrêts, qui accueillent les personnes en attente de jugement et celles condamnées à des courtes peines de prison. Dans ces établissements, qui abritent plus des deux tiers de la population carcérale, le taux d’occupation moyen est de 138%, contraignant deux à trois personnes – parfois plus – à partager une même cellule et plus de 1 600 personnes à dormir chaque nuit sur des matelas posés au sol[viii] » résume l’Observatoire National des Prisons. Une telle situation est à la fois contradictoire avec une lutte efficace contre la pandémie et constitue un sacrifice ciblé d’une partie de la population. Des situations similaires existent avec la politique migratoire et l’entassement dans des sites comme Calais, dans des centres de rétention surpeuplés ou dans des logements insalubres tout aussi surpeuplés ; avec celle en direction des sans-abris ; avec celle du logement productrice d’une sur-occupation massive pour les classes populaires ou enfin avec l’absence de réelle politique de lutte pour l’égalité entre les sexes. L’ampleur du prix humain que nous paierons au cours de cette pandémie et la répartition par classe sociale, par sexe et par origine de celui-ci découlent directement de ces apories. La morbidité liée à la pandémie aura indéniablement une dimension de classe et sera également inévitablement genrée et colorée.

Le second exemple tout aussi significatif est celui des réfugiés qui s’entassent dans les hotspots en Italie et en Grèce du fait de la politique de l’Europe forteresse. Alors que l’ouverture des frontières turques et la réaction brutale et répressive de l’Etat grec a encore renforcé les conditions scandaleuses d’existence de ces réfugiés, les médias dominants organisent le silence et l’invisibilité. Avant même celles-ci la juriste Claire Rodier dressait le bilan suivant pour les hotspots grecs : « problèmes de promiscuité, de cohabitation de mineurs isolés avec des adultes, de nourriture insuffisante, de conditions d’hygiène dégradées du fait de la saturation des équipements sanitaires, etc. [ …] En janvier 2017, Amnesty International relevait un taux d’occupation de 148 % à Lesbos, de 215 % à Samos et de 163 % à Kos. Pendant l’hiver 2016-2017, particulièrement rigoureux dans la région, certains d’entre eux ont de ce fait été contraints de dormir en plein air, enveloppés dans de simples couvertures que la neige recouvrait pendant la nuit. [ix] » Le bilan des hotspots italien est dans la même veine complète Claire Rodier en se basant sur les rapports de mission d’Amnesty International[x]. L’ONG Médecins Sans Frontière utilise à juste titre l’expression « bombe sanitaire » pour caractériser la situation : « Dans certaines parties du camp de Moria, il n’y a qu’un seul point d’eau pour 1 300 personnes et pas de savon. Des familles de cinq ou six personnes doivent dormir dans des espaces ne dépassant pas 3m². Cela signifie que les mesures recommandées comme le lavage fréquent des mains et la distanciation sociale pour prévenir la propagation du virus sont tout simplement impossibles[xi]. » Ici aussi le résultat est similaire : un affaiblissement de la capacité à faire face efficacement à la pandémie d’une part et le sacrifice des réfugiés d’autre part.

Le jour d’après

Des apories aussi importantes affaiblissent considérablement l’efficacité de l’idéologie dominante déjà largement ébranlée par le mouvement des Gilets jaunes et par le mouvement contre la réforme des retraites. Il n’est plus possible, au moins momentanément, de tenir un discours libéral sur la santé, de mépriser les services publics et de louanger le privé et même simplement de diaboliser l’intervention de l’Etat. Cependant d’ores et déjà le jour d’après la pandémie est en préparation par l’Elysée. Sans être exhaustif on peut déjà repérer quelques composantes de cette préparation. Le premier se situe dans la mise en scène d’une pseudo « irresponsabilité » d’une partie des citoyens. Les images diffusées en boucle de personnes ne respectant pas le confinement, la place de cette « irresponsabilité » dans la communication gouvernementale, le rappel médiatique quotidien du nombre de verbalisations, etc., autant d’éléments soulignant une stratégie visant à présenter l’ampleur prévisibles des conséquences de la pandémie comme résultat de l’indiscipline irresponsable et non comme découlant de causes politiques et économiques. L’objectif est également d’instrumentaliser la peur légitime de la pandémie pour diffuser l’image d’un gouvernement responsable faisant face malgré l’indiscipline à la « guerre » pour reprendre l’expression de Macron.

La seconde composante de la préparation se situe sur le versant économique. Il s’agit ici de préparer l’opinion à un nouveau cycle austéritaire pour le « jour d’après ». Alors que la pandémie démontre le coût humain des politiques de réduction des budgets sociaux, l’objectif est ici de l’instrumentaliser pour  relégitimer l’idée de nécessaires restrictions budgétaires justifiées par les « dégâts de guerre » et l’impératif de la  « reconstruction ». Le vocabulaire de la « guerre » et de l’ « unité nationale » va dans cette direction. Nous sommes en présence d’un exemple de ce que la journaliste Naomi Klein appelle La stratégie du choc. Elle démontre dans son livre publié en 2007 l’utilisation des chocs psychologiques suscités par des désastres pour imposer un ultralibéralisme encore plus poussé. Ce  processus qu’elle nomme « capitalisme du désastre » « met sciemment à contribution crises et désastres pour substituer aux valeurs démocratiques, auxquelles les sociétés aspirent, la seule loi du marché et la barbarie de la spéculation[xii] » explique-t-elle.

La troisième composante est juridique et prend la forme d’une loi « d’urgence pour faire face à l’épidémie de Covid -19 » remettant en cause plusieurs droits des travailleurs. Cette loi permet au gouvernement de prendre par ordonnance des dispositions « provisoires » en matière de droit du travail. Elle autorise les employeurs des  « secteurs particulièrement nécessaires à la sécurité de la nation ou à la continuité de la vie économique et sociale » qui, seront définis par décret,  « de déroger […] aux stipulations conventionnelles relatives à la durée du travail, au repos hebdomadaire et au repos dominical» (art 17). Elle ramène le délai de prévenance pour les congés payés de quatre semaines à six jours. Elle autorise enfin le gouvernement à modifier « les modalités d’information et de consultation des instances représentatives du personnel et notamment du comité social et économique ». Alors qu’il ne semble pas urgent au gouvernement de fournir des masques dans de nombreux métiers de contact, il considère comme urgent de remettre en cause les droits des salariés.

Si la pandémie est un analyseur de la mondialisation capitaliste et de sa politique économique ultralibérale, elle n’en est pas pour autant sa défaite. Le jour d’après sera celui de la facture et de la désignation de qui la paiera. Malgré notre atomisation liée au confinement, il est impératif de le préparer dès aujourd’hui comme le prépare d’ores et déjà les classes dominantes. Il est tout aussi impératif d’exiger dès à présent une aide massive et sans condition pour les pays d’Afrique pour faire face à la pandémie, pays que les gouvernements occidentaux ont sciemment rendus hyper-vulnérables en matière de santé. Plus que jamais les dominés sur l’ensemble de la planète ont intérêt de porter leurs luttes sur les causes de la situation et non seulement sur les conséquences. Le corona virus démontre sans appel que ces causes se situent dans la mondialisation capitaliste. C’est à celle-ci que nous devons nous attaquer. Si un autre monde est possible, il est aussi nécessaire et urgent.

[i] Frédéric Leone et Freddy Vinet, La vulnérabilité, un concept fondamental au cœur des méthodes d’évaluation des risques naturels, in Frédéric Leone et Freddy Vinet (dir.), La vulnérabilité des sociétés et des territoires face aux menaces naturelles, Publication de l’université Paul Valery de Montpellier 3, 2005, p. 9.

[ii] Marion Borderon et Sébastien Oliveau, Vulnérabilités sociales et changement d’échelle, Espaces, populations et sociétés, n° 2016/3, p. 1.

[iii] Base de données de l’OMS, section « Health systems », http://apps.who.int/gho/data/node.main.475?lang=en, consulté le 21 mars 2020 à 20 h 53.

[iv] Bénédicte Boisguérin (coord.),  Les établissements de santé, Ministère de la santé et des solidarités, Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques, Edition 2019, p. 8.

[v] Pierre-André Juven, Frédéric Pierru, Fanny Vincent, La Casse du siècle : à propos des réformes de l’hôpital public, Raison d’Agir, Paris, 2019.

[vi] Anne Braun, Alya Lécrivain, Diane Beaudenon, Victorien Pâté et Mathieu Cocq, L’Hôpital public : vers une privatisation contrainte ?, 2019, pp. 3-4.

[vii] Akhenaten Benjamin, Caglar Ozden, et Sten Vermund, Physician Emigration from Sub-Saharan Africa to the United States, PLOS Medicine, volume 10, n° 12, 2013, p. 16.

[viii] Section française de l’Observatoire National des Prisons, Surpopulation carcérale, https://oip.org/decrypter/thematiques/surpopulation-carcerale/, consulté le 21 mars 2020 à 11 h 10.

[ix] Claire Rodier, Le faux semblant des hotspots, La revue des droits de l’homme, n° 13, 2018, p. 5.

[x] Ibid, pp. 8-9.

[xi] Communiqué de MSF du 13 mars 2020, Coronavirus : plus que jamais, l’urgence de l’évacuation des camps grecs, https://www.msf.fr/actualites/coronavirus-plus-que-jamais-l-urgence-de-l-evacuation-des-camps-grecs, consulté le 22 mars 2020 à 12 h 15.

[xii] Naomie Klein, La stratégie du choc. La montée d’un capitalisme du désastre, Actes Sud, Paris, 2008, quatrième de couverture.