Le rapport Stora ou la « mémoire » comme instrument de maintien de l’ordre néocolonial

DÉCLARATION DU FUIQP

« C’est par la connaissance du passé que l’homme se libère du passé. »

Mohamed-Chérif Sahli, Décoloniser l’histoire

Lorsqu’en juillet 2020, Emmanuel Macron a confié à l’historien Benjamin Stora la mission de produire « un rapport sur les questions mémorielles portant sur la colonisation, et la guerre d’Algérie », il l’a fait dans le contexte singulier d’une remise en cause du racisme systémique produit de l’histoire coloniale tant en France qu’au niveau international.

Des mobilisations historiques contre les violences policières et le racisme se déroulèrent des deux côtés de l’Atlantique. Des symboles du racisme furent remis en cause. Mais alors qu’aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Belgique, au Canada, en Allemagne ou en Espagne les autorités acceptaient, au moins partiellement, de retirer des symboles coloniaux et racistes de l’espace public, le président de la République opposa, à plusieurs reprises durant l’été 2020, une fin de non-recevoir à toute forme de remise en cause des marqueurs de l’idéologie coloniale dans l’espace public français.

Au cours de son discours inquisiteur contre le « séparatisme » islamiste aux Mureaux, le 2 octobre 2020, Emmanuel Macron expliqua qu’il devenait urgent d’imposer une vision officielle « française » de la colonisation en général et de la guerre d’Algérie en particulier. Ciblant les descendants de colonisés en remettant en cause le racisme systémique qui plonge ses racines dans l’histoire coloniale, le président de la République dénonçait le danger pour l’ordre social que représentaient les enfants ou petits-enfants de colonisés accusés de « revisiter leur identité par un discours post-colonial ou anti-colonial »1. Cette contestation du racisme systémique, Emmanuel Macron la dénonçait comme une forme de « séparatisme ».

Car ne nous y trompons pas, le rapport Stora ne s’adresse que marginalement à l’Algérie et aux rapports entre les deux pays. Ce rapport est d’abord, comme l’a voulu Emmanuel Macron, à visée domestique. Il s’adresse à la société française du début des années 2020.

Une caution « universitaire » pour des politiques identitaires

En produisant son rapport, Benjamin Stora vient ainsi apporter sa caution d’« universitaire » et d’« historien » à une ligne politique qui était déjà tracée en amont. Son rapport est d’abord et avant tout un instrument politique visant à préparer l’élection présidentielle en agitant le spectre d’une France blanche menacée par les « hordes de basanés » agitées par des « délires » séparatistes. De manière moins conjoncturelle, ce rapport participe d’un vaste processus visant à maintenir les hiérarchies sociales et raciales nées avec les colonisations qui structurent encore actuellement la société française.

D’après Benjamin Stora sept millions de résidents sur le sol français posséderaient, aujourd’hui, un lien direct avec l’Algérie donc, à l’aune d’une année électorale décisive pour l’exécutif, les enjeux de mémoires sont également des enjeux électoraux. Selon Benjamin Stora, il s’agit donc d’étudier les « effets des mémoires de la colonisation et de la guerre d’Algérie sur la société française », et notamment de « la séparation des mémoires » (p. 2). Car le problème de fond, pour Benjamin Stora à la suite du gouvernement, est avant tout « la compétition victimaire », « la reconstruction de récits fantasmés » qui conduisent « aux incendies de mémoires enflammées », notamment « dans la jeunesse ». Évidemment, Benjamin Stora ne précise pas de quelle « jeunesse » il parle mais tout le monde aura bien compris qu’il s’agissait de la personne issue de l’immigration maghrébine car là est le problème pour les autorités politiques françaises. Alors Benjamin Stora déplore la larme à l’œil un risque de « communautarisation des mémoires » (p. 6).

Face à cette « communautarisation des mémoires » que propose Benjamin Stora ? L’ouverture totale des archives et l’étude sérieuse et approfondie de l’histoire de la colonisation ? Certainement pas puisque dès l’introduction de son rapport, il pose cette question totalement surréaliste pour une personne se revendiquant des sciences sociales : « Et faut-il tout raconter, tout dévoiler des secrets de la guerre [d’Algérie] ? » (p. 5). Ce simple propos ne retire-t-il pas tout crédit « scientifique » au rapport de Benjamin Stora ?

Réconciliation partout, justice nulle part

Propose-t-il que justice soit rendue à celles et ceux qui ont subi la colonisation dans leur chaire et plus largement aux peuples ayant subi la colonisation ? Évidemment non puisqu’il n’en est même pas question dans le rapport.

Alors face à la « communautarisation des mémoires », Benjamin Stora propose comme solution la « réconciliation des mémoires » par des « actes symboliques ». Mais qu’est-ce que la « réconciliation des mémoires » ? Une réunion où le colonisateur et le colonisé, l’assassin et sa victime, le tortionnaire et le torturé, le violeur et la violée, etc. se serreraient la main en acceptant de « passer l’éponge » sur le passé sans que justice ne soit rendue ? Finalement la « réconciliation des mémoires » apparaît pour ce qu’elle est : la dernière manœuvre d’un pouvoir colonial qui ne cesse de se reformuler afin d’imposer sa vision du monde et de l’histoire. La soi-disant « réconciliation des mémoires » est ainsiune manière pour l’ex-colonisateur d’imposer sa vision de l’histoire de la colonisation aux ex-colonisés, particulièrement à ceux qui vivent en France et qui contestent le racisme systémique en s’attaquant à ses racines coloniales.

Pour faire accepter son postulat néocolonial, Benjamin Stora doit donc présenter une mémoire essentiellement centrée sur la guerre de libération nationale algérienne (1954-1962) qu’il décrit comme un affrontement entre deux camps ayant chacun sa légitimité, sa perception de l’histoire et sa mémoire. Les deux mémoires « blessées » seraient nées à ce moment là dans les tumultes d’une guerre atroce. Et comme il s’agit uniquement d’un problème abstrait de « mémoires », Benjamin Stora peut ainsi évacuer l’histoire longue de la colonisation en Algérie qui est pourtant incontournable pour comprendre la Révolution algérienne.

Une « histoire officielle » pour éluder les crimes de masses de la colonisation

Ainsi, Benjamin Stora reste « étonnement » allusif sur la période de la conquête génocidaire organisée par la France au XIXe siècle. Pourtant au-delà même de la description des massacres de masses organisés par l’armée française, Benjamin Stora n’ignore pas les conséquences démographiques de cette conquête génocidaire puisqu’il a lui-même préfacé l’étude du démographe Kamel Kateb2 qui est particulièrement éclairante sur la question. Si nous nous référons aux chiffres de cette étude, entre 30 % et 58 % de la population algérienne a disparu entre 1830 et 1872.

Mais évidemment, malgré l’ampleur du crime, l’« histoire officielle » en vigueur dans l’Hexagone ne saurait admettre l’emploi du terme « génocide » pour décrire la politique française mise en œuvre durant la conquête de l’Algérie.

Pareillement, Benjamin Stora reste très peu disert sur la conséquence démographique de la répression française au cours de la Révolution algérienne. Évidemment, car s’intéresser à la démographie, remettrait immédiatement en cause l’idée d’un affrontement entre deux camps ayant chacun sa part de responsabilités et du « sang sur les mains ». Qu’en est-il du nombre de morts, de torturés, de femmes violées, de réfugiés dans les camps de Tunisie ou du Maroc, d’enfermés dans les camps de regroupement, d’irradiés suite aux essais nucléaires dans le Sahara, etc ?

Décoloniser l’histoire et l’espace public

Contrairement à notre conseiller du Prince, nous pensons, à la suite du philosophe algérien Mohamed-Chérif Sahli, que l’histoire ne doit nullement être « un instrument de propagande pour une vérité officielle »3 énoncée par un Président afin de préserver un ordre social et racial suranné. L’histoire doit d’abord participer d’un processus de dévoilement de la vérité afin de permettre aux êtres humains de se libérer des structures oppressives passées. Car à un moment où les ingérences néocoloniales françaises provoquent de l’Algérie au Mali, du Niger au Burkina Faso, la colère populaire, le combat pour la vérité et contre le révisionnisme historique est plus que jamais important.

Comme l’énonçait déjà Patrice Lumumba dans la dernière lettre à sa femme, il reste nécessaire de décoloniser l’histoire car celles et ceux qui vivent quotidiennement le racisme produit par la colonisation et ceux qui ne le vivent pas ne sauraient l’écrire de la même façon : « L’histoire dira un jour son mot, mais ce ne sera pas l’histoire qu’on enseignera à Bruxelles, Washington, Paris ou aux Nations Unies, mais celle qu’on enseignera dans les pays affranchis du colonialisme et de ses fantoches ».

Ainsi, il nous incombe, en tant qu’héritiers des résistances et luttes de libération nationale des peuples colonisés, de « revoir » l’histoire de la colonisation à partir du point de vue des colonisés et de participer à sa décolonisation ainsi qu’à la décolonisation de l’espace public. Cette relecture de l’histoire coloniale s’avère être une impérieuse nécessité car la remise en cause du racisme systémique passe, entre autre, par la décolonisation de l’histoire.

1Emmanuel Macron, La lutte contre les séparatismes, discours prononcé aux Mureaux, 2/10/2020

2Kamel Kateb, Européens, « indigènes » et juifs en Algérie (1830-1962), Représentation et réalité des populations, Paris, Ined/PUF, 2001

3Mohamed-Chérif Sahli, Décoloniser l’histoire, Alger, ANEP, 2007, page 9

NON A LA LOI ISLAMOPHOBE ET LIBERTICIDE

Nos organisations, qui pour certaines rassemblent en nombre des personnes de confession et de culture musulmanes, font l’amer constat qu’une fois de plus l’islamophobie est mobilisée au plus haut sommet de l’État avec le projet de loi « contre les séparatismes », loi qui dans les faits est précisément une loi séparatiste et raciste.

ÇA SUFFIT !

Avec un cynisme démesuré, le gouvernement instrumentalise le terrorisme, ses victimes et nos émotions pour faire de chaque musulman.e un ennemi de l’intérieur. De la chasse à de prétendus « signaux faibles » à la focalisation sur le port du foulard, à travers une pluie d’amendements à ce projet de loi, nos vies, nos coutumes, nos pratiques, notre foi sont épiées, traquées, disséquées, essentialisées, stigmatisées et infériorisées. C’est ce statut de sous-citoyenneté qui permet des perquisitions en dehors de tout cadre judiciaire, perquisitions qui au demeurant sont totalement inefficaces contre le terrorisme comme le savent les pouvoirs publics et dont le seul objectif est selon le ministre de l’Intérieur de donner un signal. Sans doute, un signal pour terroriser une partie d’entre nous, mais aussi un signal à l’endroit d’un électorat enclin à voter sur des positions islamophobes. Les musulman.e.s de ce pays ne supportent plus d’être réduit.e.s à une variable d’ajustement électorale. Nous refusons que ce projet de loi qui devrait être discuté jusqu’à la prochaine présidentielle serve de tremplin aux plus audacieux islamophobes, toujours prêts à surenchérir pour la prise du pouvoir. Nous refusons que l’Islam et les musulman.e.s soient jeté.e.s en pâture lors des débats alors même que les crises et urgences sanitaire, sociale, économique et écologique s’accentuent.

ÇA SUFFIT !

Le gouvernement instrumentalise la laïcité en la dévoyant de son esprit et de sa lettre originels de 1905 pour mettre sous tutelle le culte musulman et s’ingérer dans son organisation, une ingérence qui ne concernerait pas les autres cultes, comme l’a souligné M. Darmanin en personne. A ce titre, il s’arroge le droit de désigner pour et à la place des musulman.e.s ceux qui sont dignes de nous représenter, comme durant la période coloniale. Il menace des fédérations musulmanes, des mosquées… les contraignant à se soumettre à une charte de principes contraire aux principes même de la laïcité et à la liberté de contestation, sous peine de dissolution administrative, hors cadre juridique. En lieu et place du droit commun, c’est l’arbitraire administratif et un droit d’exception qui s’exercent.

ÇA SUFFIT !

Le gouvernement instrumentalise les inégalités de genre, qui sont structurelles et traversent pourtant tous les espaces sociaux, y compris ceux du pouvoir, pour ne les voir, les dénoncer, les hypertrophier et bien souvent les inventer dans les seules pratiques liées à l’Islam ; faisant fi au passage de la parole et du vécu des premières concernées, de confession et de culture musulmanes. Tandis qu’il organise en parallèle l’effacement total des femmes musulmanes, jusqu’à remettre en question leur droit de porter le voile dans l’espace public.

ÇA SUFFIT !

Le gouvernement instrumentalise l’État de droit pour défaire nos droits et particulièrement le premier d’entre eux, celui de la liberté de conscience, celle de croire ou de ne pas croire. Le ministre de l’Intérieur va jusqu’à exiger d’un croyant ou d’une croyante qu’il ou elle mette « les lois de la République au-dessus de la loi de Dieu », ce qui relève d’une absurdité confondante d’autant plus que son rôle est de faire respecter les lois de la République sans avoir à reconnaître d’autres lois, au nom précisément de la neutralité de l’État. La liberté de culte est menacée comme le souligne la Commission Nationale des Droits de l’Homme (CNCDH) entre autres par une déclaration préalable en préfecture à renouveler tous les 5 ans, relevant d’« une méfiance injustifiée » pour reprendre ses termes.

ÇA SUFFIT !

Ce projet de loi s’attaque aux droits des associations et pas seulement celles qui relèvent du cultuel, alors qu’elles sont soumises au respect des lois républicaines de par leur déclaration en préfecture : il exige d’elles la signature d’un contrat d’engagement républicain, offrant là encore une interprétation de son non-respect suffisamment large pour que n’importe quel préfet puisse selon son bon vouloir les dissoudre, les assécher financièrement, retirer leur agrément, s’opposer à l’embauche de contrats jeunes en leur sein. Pour elles aussi, la liberté d’expression est menacée et le recours à la désobéissance civile non-violente sera interprété comme un « trouble à l’ordre public ». Ce n’est pas pour rien que la Défenseure des droits s’inquiète de ce que ce projet participe d’un « renforcement global de l’ordre social ». Ce n’est pas pour rien que beaucoup d’entre nous, parce que musulmans et musulmanes, sont tétanisé.e.s par cette islamophobie que les premiers de cordée ont initiée. Macron en personne convoquait la théorie du ruissellement, celle qui en pratique devait se traduire par une répartition des richesses des plus riches vers les plus pauvres, notamment dans les zones rurales et les quartiers populaires. A la place, il nous propose un tsunami de propos et de lois racistes et liberticides comme celles sur le séparatisme et sur la sécurité globale.

ÇA SUFFIT !

Nous vous appelons à rejoindre Le Front contre l’islamophobie et pour l’égalité des droits de toutes et tous.

Nous manifesterons partout en France, le dimanche 21 mars 2021.

N’ayons pas peur ! Il s’agit de défendre nos droits, nos libertés, notre dignité.

Front contre l’islamophobie et pour l’égalité des droits de toutes et tous. Pour les organisations qui souhaitent être signataires, merci de nous écrire à cette adresse : frontcontrelislamophobie@gmail.com

La page facebook : https://www.facebook.com/frontcontrelislamophobie/

 

Signataires :

FUIQP (Front Uni des Immigrations et des quartiers populaires, comités :Lille, Marseille, Grenoble, Montpellier, Paris Banlieue) ; CRI (Coordination contre le racisme et l’islamophobie, section : Lyon, Saint Étienne, Marseille, Perpignan) ; Association des alliés de la paix, Bordeaux ; Association de la mosquée de Pessac ; COMNA ( Collectif des organisations Musulmans de Nouvelle Aquitaine) ; Le Collectif des musulmans de Montpellier ; Collectif stéphanois contre l’islamophobie et pour l’égalité ; Collectifs Ivryen contre la loi séparatisme ; La Fasti ; Comité BDS France Montpellier ; Mouvement des Femmes pour la Justice et l’Equité (MFJE) ; NTA Rajel ; PSM (Participation et spiritualité musulmanes) ; Association française de confession musulmane (FCM) ; Argenteuil Terre de Solidarité ; International Solidarity Movement – ISM ; Centre Francilien Philippe Grenier ; L’association ESPOIR FUTSAL 79 ; Association Al Fazari ; La Révolution est en marche ; Emergence Blanc Mesnil ; Al-Wissal association des étudiants Arabes de l’Inalco ; Lallab ; Association Rencontre et Dialogue de Roubaix ; Association Identité plurielle de Tourcoing ; Association Marocaine des Droits Humains Nord/France ; Association « Culture et vous, la culture pour tous » de Libercourt ; ORIW (Organization Racism and Islamophobia ; Action antifasciste Paris banlieue, ACTA ….

Personnalités :Abdourahmane Redouane président de la mosquée de Pessac ; Abdelaziz Chaambi membre fondateur du CRI ; Zakaria Seddiki (Consultant- Conférencier) ; Noureddine AOUSSAT, imam et enseignant ; Saïd Bouamama, sociologue et militant au FUIQP ; Omar Dourmane ;…

Construire une « maison commune » des immigrations et des quartiers populaires

Texte du Front Uni Des Immigrations et Quartiers Populaires

La loi sur le séparatisme euphémiquement renommée « loi confortant le respect des principes de la République » ne suscite pas de réponses militantes à la hauteur de l’attaque qu’elle signifie. L’essentiel des organisations politiques, syndicales et associatives centrent leurs mobilisations contre la « loi sur la sécurité globale » passant sous silence la nouvelle loi islamophobe d’État. Les organisations de l’antiracisme politique sont pour leur part éparpillées, fragilisées par des conflits de stratégies, parcourues de querelles de leaderships, etc. Les acquis significatifs des deux dernières décennies en matière d’affirmation d’une autonomie politique et organisationnelle des héritiers des immigrations et des quartiers populaires semblent annihilés par la nouvelle offensive islamophobe d’État. Comment comprendre cette situation où la léthargie militante succède aux victoires certaines de la décennie antérieure ?

L’autonomie a une histoire

L’autonomie en matière politique et organisationnelle est le résultat de la place particulière des immigrations et de leurs héritiers dans la régulation du capitalisme français. Aucune des immigrations du passé ne s’est « intégrée » dans la société française. Elles ont toutes été assignées à des places et fonctions caractérisées par l’inégalité, la domination et la surexploitation. Avec les immigrations en provenance des anciennes colonies se met en place un processus de reproduction transgénérationnel de ces places assignées. Les discriminations racistes systémiques, les politiques de logements, les pratiques de contrôle policiers issues de l’ère coloniale, etc., tendent à reproduire un traitement d’exception non seulement pour les immigrés mais pour leurs descendants français. C’est cette situation qui explique l’exigence régulière d’une autonomie politique et organisationnelle. C’est également elle qui permet de comprendre les difficultés à construire cette autonomie. Refusant l’assignation, des générations successives ont tenté de construire ce mouvement autonome sans jamais y parvenir durablement. Elles étaient confrontées en effet à l’ensemble du système social dominant, à son État, à la négation de l’oppression spécifique subie par les forces de gauche.

Nous sommes des héritiers

L’Étoile Nord-Africaine (ENA), le Mouvement des Travailleurs Arabes (MTA), le Mouvement de l’immigration et des Banlieues (MIB), Mémoire Fertile, etc. sont autant d’expériences tentant de donner une forme organisationnelle à ce besoin d’autonomie avant la dernière séquence actuelle. L’antiracisme politique n’est pas une création récente. Comme souvent en matière de vocabulaire politique, l’existence d’une réalité militante précède le choix de l’expression visant à la désigner. C’est dire l’importance d’une posture d’humilité dans les débats contemporains. Les générations de militants qui nous ont précédés n’ont pas été moins conscientes que nous ou plus « naïves » que nous. C’est l’état du rapport de forces, l’épuisement des militants face à l’ampleur de la tâche, la précarité de la base militante, l’isolement face au reste des forces politiques et syndicales, etc., qui expliquent l’absence de mouvement national dans la durée et non l’insuffisance de l’analyse politique ou la « trahison » des leaders [ ce qui ne veut pas dire que ces insuffisances ou « trahisons » n’existaient pas]. Toute posture donneuse de leçons, prétendant se situer au-dessus des expériences passées, se posant en « centre » ou « avant-garde » guidant une masse d’inconscients, etc., ne peut être que contre-productive. Toute posture prétendant être le point zéro de « l’antiracisme politique » est une négation de l’héritage précieux de nos prédécesseurs.

Le local et le national

Les difficultés objectives liées au rapport de forces ont produit régulièrement des séquences de « repli local » succédant à des moments d’essais de structuration nationale. Ces expériences locales ne sont pas à mépriser comme elles le sont parfois dans l’utilisation péjorative de l’expression « syndicats de quartiers ». Ce mépris du « local » reflète une coupure d’une partie des militants avec les conditions d’existence concrètes de la très grande majorité des héritiers des immigrations et des quartiers populaires. Il conduit à une logique de « généraux sans troupes » montant des « coups » et s’auto-proclamant représentatifs. Une telle logique conduit progressivement à des retraits d’associations ou de collectifs de la dynamique commune avec de surcroît des rancœurs et débats non aboutis qui s’accumulent. A l’inverse, le repli sur la sphère locale et la renonciation à la dimension nationale ne sont pas plus satisfaisants et productifs. Ils se heurtent en effet à la dimension nationale du rapport de forces à construire, au caractère systémique des inégalités subies. Le renoncement au local comme le renoncement au national sont des impasses.

La succession permanente des joies et des déceptions

Les décennies 2000 et 2010 ont été des moments d’affirmation politique forts d’un nouvel âge de l’antiracisme politique. Des révoltes des quartiers populaires de 2005 à l’appel des indigènes de la République, des mobilisations massives contre les violences policières [celles du comité Adama apparaissant comme le point d’orgue de cette dynamique montante] à la multiplication de la création de nouvelles associations et de nouveaux collectifs, des mobilisations contre la loi du 15 mars 2004 sur l’interdiction du foulard à l’école à la manifestation contre l’islamophobie du 10 novembre 2019, sans oublier les manifestations de solidarité avec la Palestine notamment celles de l’été 2014, interdites et durement réprimées, etc., ces décennies se caractérisent par une vague d’optimisme s’appuyant sur des réussites de mobilisations incontestables. Comme il fallait s’y attendre la réaction politique des dominants ne tarda pas. Le backlash violent fut à la hauteur de nos avancées et la loi sur le séparatisme n’en est que la dernière expression. Pour avoir sous-estimé la construction de la « maison commune » pendant les deux décennies précédentes, nous nous sommes retrouvés dans l’éparpillement, les divisions et l’incapacité à réagir à la hauteur de l’attaque. Le « vertige du succès » a ainsi conduit à la sous-estimation de la nécessité de consolider la « maison commune ». Il ne suffit pas de réussir des actions ou de monter des « coups », encore faut-il en engranger les résultats dans une logique cumulative. Faute d’’une telle logique nous sommes condamnés à la succession des victoires et des défaites, des joies et des déceptions. C’est dire l’importance de la construction d’un cadre commun égalitaire exprimant notre « commun » au-delà de nos divergences ou de notre diversité.

Notre ennemi est politique

Le sentiment d’impuissance qui guette en permanence du fait de l’absence de cadre commun conduit à un épuisement des militants, à des replis et retraits, à la tendance à se tromper d’ennemi. La virulence des critiques entre militants ou entre collectifs [quand ce n’est pas tout simplement la pratique de l’injure ou de la menace] reflète cette tendance au renoncement à l’affrontement avec l’État et avec le système de domination qu’il représente. Quel que soit le contexte notre ennemi reste cet État et ce système et non l’association, le collectif ou le militant avec lesquels nous sommes en désaccord d’analyse, de stratégie ou d’agenda. On comprend dès lors mieux comment nos ennemis se délectent et entretiennent [par la mise en scène médiatique de nos fractures] cette division. La pratique n’est guère nouvelle. On la retrouve dans de nombreuses expériences militantes du passé, des mouvements de libération nationale aux Black Panther Party. La reconnaissance médiatique ou politique momentanée de tel ou tel collectif n’est pas automatiquement le résultat du rapport de forces qu’il a pu établir, de l’intelligence tactique qu’il a développée ou d’une mutation des « alliés ». Il est souvent également une instrumentalisation visant à affaiblir d’autres collectifs et la dynamique d’ensemble de l’antiracisme politique.

Plus que jamais nous devons nous unir pour ne pas subir

Lois séparatisme et sécurité globale, vous avez-dit « Convergence des luttes »: VRAIMENT?

DÉCLARATION DU FUIQP

Les dernières mobilisations contre la loi sur la « sécurité globale » et la loi « confortant les principes républicains » sont un miroir grossissant des contradictions qui traversent le mouvement social aujourd’hui.

Elles sont en effet caractérisées par une double tendance réductrice :

  • La tendance de certaines organisation à réduire la lutte contre la « sécurité globale » à la seule remise en cause de l’article 24 [ parfois réduit même à la seule question de la liberté de la presse]
  • La tendance à réduire la lutte actuelle à la seule loi sur la « sécurité globale » c’est-à-dire à occulter et invisibiliser la loi sur le « séparatisme » de l’agenda des mobilisations.

Au passage ce qui disparaît c’est la place particulière des attaques contre les immigrations, leurs descendants français et plus largement les habitants des quartiers populaires… Une nouvelle fois les luttes et les oppressions sont hiérarchisées et certaines d’entre elles sont silenciées. En témoigne l’absence de la signature de nombreuses organisations politiques, syndicales et associatives dans les appels à la manifestation contre la loi sur le séparatisme alors qu’elles étaient toutes présentes aux mobilisations antérieures contre la loi sur la sécurité globale.

Nous faisons ce triste constat à un moment où la peur et la tétanie se développe dangereusement chez les musulmans ou supposés tels.
L’ampleur des attaques islamophobes subies [dissolutions d’associations, perquisitions, menaces sur les financements associatifs, discours publics et médiatiques sur l’ensauvagement ou la sécession, etc.) et la faiblesse des réactions publiques et politiques suscitent un sentiment d’isolement et d’abandon porteur de conséquences importantes sur les conditions de luttes futures.

Un tel contexte est de fait un encouragement pour le gouvernement actuel à centrer l’ensemble de la campagne présidentielle qui s’annonce sur les pseudo « problème de l’immigration », sur la supposée «menace islamiste », sur les prétendus « communautarisme » et « sécessionnisme » menaçant des soi-disant « territoires perdus de la République », etc. Bref à faire d’une partie de la population définie par un marqueur d’origine, de couleur ou de religion un bouc émissaire servant de dérivatif aux colères sociales montantes.

Nous constatons également que certains responsables de ces organisations, aujourd’hui absentes de la mobilisation contre la loi sur le séparatisme, n’ont pas de mal à reprendre les argumentaires gouvernementaux quand il s’agit de se positionner sur l’islamophobie – notamment en se cachant derrière une laïcité totalement dévoyée pour occulter le développement d’une islamophobie d’Etat. Ces constats amers nous les faisons au moment où sont dissoutes, menacées de dissolution ou poussées à la dissolution plusieurs associations. Ces violations du droit à l’organisation collective d’une catégorie de citoyens, n’ont pas non plus donné lieu à de véritables mobilisations collectives.

L’islamophobie d’Etat n’est pas une question secondaire dans notre pays. L’occulter des mobilisations actuelles revient de fait à l’encourager. Alors que l’ensemble des projets de loi et des mesures actuels font système (sécurité globale, séparatisme, loi de programmation de la recherche, décrets sur les fichiers Pasp et Gipasp étendant le fichage policier aux « opinions politiques », etc.), l’occultation du versant islamophobe de la politique actuelle est porteuse une nouvelle fois de divisions profondes qui seront longues à résorber une fois installées. Le tournant autoritaire et sécuritaire du pouvoir qui caractérise notre actualité ne pourra pas être efficacement combattu en masquant une de ses principales cibles, les musulmans ou supposés tels. L’unité militante suppose la clarté.

Le Front Uni des Immigrations et des Quartiers Populaires appelle:

  • À multiplier les initiatives contre la loi sur les pseudo-séparatismes en l’articulant aux autres attaques que nous subissons et en particulier à la loi sur la sécurité globale ;
  • A dénoncer publiquement tous les silences, tergiversations, euphémisations concernant l’islamophobie d’Etat et l’exigence du retrait total de la loi sur le séparatisme ;
  • A s’organiser dans chaque ville et quartiers de façon autonome afin de ne pas être les dindons de la farce d’une « convergence » conçue comme une négation des attaques que nous subissons, tout en construisant les mobilisations avec les alliés respectueux de nos droits.

Comme le disait Aimé Césaire il s’agit pour nous de « ne pas confondre alliance et subordination ».

Décembre 2020

Télécharger la déclaration « Convergence des luttes » : Déclaration Convergence des luttes 2020 FUIQP

Télécharger l’affiche « Convergence des luttes » : Affiche convergence des luttes 2020 FUIQP

Non aux dissolutions ! Nous sommes la solution !

COMMUNIQUE NATIONAL DU FUIQP

Mercredi 18 Novembre 2020, le ministère de l’Intérieur a notifié, par courrier, au Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) de son intention d’engager un projet de dissolution à son encontre.

Cette procédure de dissolution du CCIF s’inscrit dans la logique de répression islamophobe annoncée par le discours d’Emmanuel Macron aux Mureaux le 2 octobre 2020 dont les premières traductions concrètes ont été la dissolution de l’association Baraka City et des centaines de perquisitions de mosquées, d’ associations cultuelles et au domicile de particuliers. L’objectif n’est rien d’autre en plus de détourner les regards et les colères en pleine crise sociale et sanitaire vers les musulman.es, que d’intimider afin de re-silencier ceux qui ont osés ces dernières années dénoncer l’islamophobie d’Etat et exiger un traitement égalitaire pour les musulmans ou supposés tels. Ce projet gouvernemental de dissolution du CCIF ne saurait être dissocié de la proposition de loi contre le « séparatisme » et plus généralement de la gestion coloniale de l’islam et des musulman-e-s poursuivie par Macron dans la continuité des gouvernements précédents.

Cette gestion coloniale de l’islam et des musulman-e-s nécessite de mettre sous contrôle l’ensemble des acteurs musulmans et de réprimer toute voix musulmane autonome, discordante ou critique. Ainsi, le gouvernement attaque une organisation antiraciste, le CCIF, ayant pour but de combattre les violences et discriminations islamophobes, notamment par un accompagnement des victimes d’islamophobie et par la publication d’un rapport annuel dressant un état des lieux de l’islamophobie en France. Exploitant sans vergogne l’émotion suscitée par l’assassinat de l’enseignant Samuel Paty, le gouvernement franchit un pas de plus dans la gestion racialiste et sécuritaire des questions sociales et politiques dont l’impact s’étendra bien au-delà de l’association visée.

Par la dissolution du CCIF, le gouvernement espère certainement faire taire toute dénonciation de l’islamophobie ; et plus particulièrement la dénonciation de l’islamophobie d’État qu’il souhaite renforcer au travers de nouvelles législations. Pensant n’avoir plus face à lui de structures visant à lutter contre l’islamophobie, le gouvernement pense assurément qu’il aura les mains libres pour mettre en œuvre sa politique islamophobe de gestion coloniale de l’islam et des musulman-e-s. Il compte ainsi se donner les moyens de détourner durablement l’opinion publique des véritables questions qui se posent à notre société, celle de la paupérisation de masse.

En réponse, dans son communiqué, la CCIF a d’ores et déjà annoncé que ce projet de dissolution était « sans objet » car le siège social du Collectif contre l’islamophobie en France a été transférée à l’étranger afin de pouvoir poursuivre sa mission et de se protéger contre la politique autoritaire du gouvernement. Nous saluons cette décision qui est un signe de résistance. Nous appelons chacune et chacun à se mobiliser plus que jamais contre l’islamophobie. Ils tentent de briser un thermomètre afin de masquer une fièvre raciste destructrice. Visibilisons par notre mobilisation ce racisme d’Etat que l’on veut masquer et les fonctions politiques qu’il remplit.

Non aux dissolutions !  Nous sommes la solution !

Le Front uni des immigrations et des quartiers populaires (FUIQP) condamne fermement cette attaque contre le CCIF et l’assure de son soutien dans sa lutte contre l’islamophobie et pour l’égalité. Nous soutenons aux côtés du CCIF et d’autres organisations les initiatives du 9 décembre et du 12 décembre contre la loi  » séparatisme ».

Face l’offensive islamophobe et sécuritaire du gouvernement, nous avons plus que jamais besoin de nous unir pour ne plus subir.

Nos enfants sont et restent des enfants

Déclaration du FUIQP

L’instrumentalisation gouvernementale et médiatique du crime odieux de Samuel Paty se poursuit par celle de l’hommage national dans les établissements scolaires. Indépendamment du fait qu’il ait été privatisé par le pouvoir, parti en croisade contre les personnes de confession musulmane, mécontentant au passage une grande part du corps enseignant qui, au nom de la liberté d’expression, s’est vu contraint de lire une lettre de Jaurès tronquée et falsifiée, cet hommage cachait en réalité une prophétie auto-réalisatrice.

Il était impossible que sur 12 millions d’élèves, dès 2 ans et demi en petite section de maternelle et mineurs pour l’écrasante majorité, on ne puisse pas relever des entorses, des résistances, des propos absurdes d’enfants, car quoi qu’ils en disent en haut lieu, ce sont des enfants. Par exemple, des comportements tout à fait anodins pour des enfants (rires ou agitations pendant l’hommage) sont jugés déviants et ont conduits à des signalements, faisant entrer ces enfants dans une machine répressive infernale. Evidemment, comme après l’attentat de Charlie Hebdo en 2015 à l’occasion d’une autre minute de silence, la focale médiatique se place sur ceux et celles que France Culture avait nommés « les enfants perdus de la République ». Si en 2015 la chasse aux soi-disant « islamistes radicaux » a été un fiasco et l’occasion d’atteinte aux droits de l’Homme dénoncée par toutes les organisations nationales et internationales antiracistes, la pêche aux enfants suspects d’intelligence avec l’ennemi ou de soutien au terrorisme l’est encore davantage. Nous ne discuterons pas ici du nombre de ces 400 signalements effectués par des enseignants et personnels de direction – pour certains d’entre eux totalement saisis par l’effroi ou pénétrés par l’idéologie dominante, ou encore mus par un zèle rappelant des heures sombres de l’histoire raciste de France ; ces signalements se sont traduits notamment par un appel à la police pour s’emparer d’une élève qui avait juste photocopié un texte en arabe. Non, le nombre ne fait pas le compte. Ce qui importe n’est pas la dimension quantitative mais qualitative, et en l’espèce la manœuvre du gouvernement consiste à déshabiller l’enfant de son enfance et à le parer des atours de l’adulte ennemi de l’intérieur. C’est comme cela et uniquement comme cela que l’on peut donner du sens à la garde à vue rebaptisée « retenue »qui a été infligée à des enfants de 10 ans pendant 9 à 11h dans un commissariat. C’est assassiner l’enfance chez cette enfant de 10 ans que d’envoyer dans sa chambre à 7h du matin une dizaine d’hommes armés et cagoulés, pour l’arracher à son sommeil, la défaire de la chaleur de son lit puis la saisir et l’éloigner des regards en larmes de ses parents à qui on signifie de venir la chercher dans deux heures au commissariat. Ce sera finalement 11 heures pour elle et pour d’autres, après avoir signés à leur âge une déclaration. Déjà en 2015 à Nice, Ahmed, un enfant de 8 ans, avait été poursuivi pour apologie du terrorisme pour avoir dit « Je ne suis pas Charlie » à une partie du corps enseignant qui lui avait refusé l’accès à son traitement médical. La gravité des faits auxquels nous assistons dans une atonie et une sidération généralisées, n’est rien moins qu’un processus de déshumanisation, symptôme de la fascisation en cours. L’islamophobie à la française, qui repousse sans cesse les limites de l’acceptable, en est un signe fort. La suspicion qui repose sur les musulmans et musulmanes ou assimilés comme tels, en France ne vise plus uniquement les adultes mais aussi les enfants. L’école n’est plus seulement invitée à jouer son rôle d’éducation et parfois d’assimilation plus ou moins bienveillante, elle doit désormais participer au côté des institutions policière et judiciaire à exclure et broyer les enfants désignés comme « ennemis de l’intérieur », séparatistes, tout comme leurs parents.

Nos enfants sont et restent des enfants

Pour le FUIQP, la réaction et la construction d’une alternative est urgente ! Soit nous nous soulevons ensemble contre ces pompiers pyromanes qui aux postes de pouvoir ou dans les médias dominants relaient leurs thèses et leurs constructions racialistes, soit nous laissons faire, reculant sans cesse le niveau d’acceptabilité, et alors ce « nous » disparaîtra.

Crime odieux et instrumentalisation scandaleuse.Le devoir de penser les causes.

Déclaration du FUIQP

L’assassinat de Samuel Paty, enseignant d’Histoire de Conflans-Sainte-Honorine, est un crime odieux et une horreur sans nom. Le FUIQP tient en premier lieu à adresser ses condoléances à la famille et aux proches de la victime dans l’épreuve qu’ils subissent. Rien ne peut justifier ou excuser un tel acte et aucune circonstance « atténuante » ne peut être avancée devant ce qui ne peut être qualifié que par le terme d’« horreur ». Elles vont également au corps enseignant projeté au premier rang de l’actualité par cet acte effroyable contre l’un de leurs collègues et évidemment aux élèves de ce collège. A ces pensées et à la condamnation sans faille de cet acte abominable, s’ajoute la dénonciation des récupérations politiciennes qui incriminent les musulmans en France. Ils se retrouvent une nouvelle fois sur le banc des accusés par les discours médiatiques et politiques réducteurs qui se multiplient et s’attendent de nouveaux à subir une multitude de passage à l’acte islamophobes. Les musulmans en France, réels ou supposés, se retrouvent une nouvelle fois pris en étau entre les agissements de quelques « terroristes » dont ils sont par ailleurs aussi les victimes et des groupes islamophobes les présentant comme complices de celle-ci.

Mais l’indignation ne suffit pas. Elle doit certes s’exprimer le plus fortement possible mais elle sera inutile socialement et politiquement si elle n’est pas accompagnée de la prise en compte des causes [de toutes les causes] qui rendent possibles un tel acte. Les premières réactions du gouvernement Macron vont à l’opposé de cette direction. Elles indiquent la volonté d’instrumentaliser la sidération collective devant l’horreur comme « effet d’aubaine » pour un gouvernement décrédibilisé et atteint par une crise de légitimité profonde. L’organisation d’une « expédition punitive » très large rappelant les pratiques de répression coloniale en témoigne. L’annonce d’une charrette d’arrestations et d’expulsions et d’une vague de dissolution d’associations jugées « complices » du meurtrier [et même plus largement considérées comme « ennemies de la République »] d’autre part, le confirme. Ce type de mesure met à l’index et désigne comme bouc émissaire l’ensemble des musulmans. Il les présente à l’opinion publique comme responsables plus ou moins directs de l’acte abominable [ et de ceux qui pourraient malheureusement survenir à l’avenir] qui nous endeuille tous. La figure du musulman criminogène, ennemi de l’intérieur et porteur de barbarie et de violence aveugle est ainsi promue médiatiquement et politiquement. Elle ne peut que déboucher sur une islamophobie encore plus systémique et structurelle dans un contexte d’une société caractérisée par la paupérisation et la précarisation [produites par les politiques néolibérales depuis de nombreuses décennies que la pandémie et ses conséquences économiques ont encore accrues brusquement et considérablement].

Le fait que le CCIF soit une des associations visées par la menace de dissolution met en exergue un autre objectif de la tentative d’instrumentalisation de notre émotion collective face à l’horreur sans nom. Cette association fut et reste un des acteurs essentiels des prises de consciences de l’existence d’un racisme islamophobe en France et des mobilisations pour le combattre. Faire taire, par la peur et la menace, tous ceux [Barakacity, Ummah charity, et bien d’autres] qui ces dernières années ont utilisé leur liberté d’expression pour dénoncer le racisme islamophobe est à l’évidence un des objectifs de l’instrumentalisation du drame de Conflans. Le climat islamophobe est en effet bien utile, à chaque fois qu’émerge le besoin d’un « débat écran » pour détourner l’attention d’une colère sociale légitime issue des conséquences des choix politiques et économiques.

Notre dénonciation du crime odieux de Conflans doit s’étendre à la dénonciation de son instrumentalisation politique. Ne pas le faire, c’est alimenter un processus de décomposition sociale ne pouvant être que porteur de passages à l’acte violents, que cette violence s’argumente d’une pseudo défense de l’Islam ou d’un prétendu combat contre la menace islamiste. Plus que jamais nous avons besoin de solidarité, d’organisation et de clarté dans nos analyses.

Refusons l’injonction au silence. Organisons-nous. Démasquons l’instrumentalisation de notre émotion.

Paris le 20 octobre.

 

Appel : décolonisons l’espace public !

Un mouvement d’ampleur mondiale exige une décolonisation de l’espace public. De l’Afrique du Sud à Paris, de la Colombie à Lille, des USA à Nantes, de la Martinique à Bordeaux, etc., la planète entière voit se développer des mobilisations pour que cessent les valorisations et mises à l’honneur d’esclavagistes, de massacreurs coloniaux et d’idéologues et théoriciens racistes. Honorés par des statues ou des noms de voies publiques et d’écoles, ces symboles de plus de quatre siècles d’esclavage et d’un siècle et demi de colonisation, constituent une véritable insulte au peuple français en général et aux citoyennes et citoyens issus de ces peuples meurtris par l’esclavage et la colonisation. Ce mouvement est une bonne nouvelle pour tous les partisans de l’égalité. Il doit être soutenu et amplifié pour rendre incontournable la décolonisation, non seulement des espaces publics mais aussi des imaginaires collectifs et de l’histoire officielle.

Loin d’être une question secondaire ou une lubie de militants emplis de ressentiments, cette action sur le symbolique est éminemment politique. On ne tourne en effet jamais une page d’histoire sans l’avoir lue jusqu’à la dernière ligne. On ne bâtit pas plus d’avenir commun sur la base d’une occultation  de crimes et de massacres consubstantiellement liés à l’idée d’asservissement portée par l’esclavage et la colonisation. Ces crimes et massacres ne sont pas des excès ou des « bavures »  mais la mise en œuvre logique et prévisible du projet d’asservissement. Le reconnaître est le premier pas vers le dépassement de cette page de l’histoire de France. Décoloniser l’espace public est une condition certes insuffisante, mais absolument nécessaire pour un avenir égalitaire.

En outre, la question posée par ces mobilisations ne se limite pas à une simple exigence de reconnaissance historique portant sur le passé. Les représentations sociales du Noir, de l’asiatique, de l’Arabe, etc. qui ont préparé, accompagné et justifié ces deux crimes contre l’humanité que sont l’esclavage et la colonisation, continuent d’informer à bien des égards nos sociétés contemporaines. La non décolonisation des esprits et des imaginaires collectifs permet leur survie et leur reproduction contemporaines. Elles servent désormais d’accompagnement idéologique aux discriminations systémiques dont sont victimes les descendants d’esclaves et de colonisés.

Décoloniser la mémoire, reconquérir l’espace public

Les discours accusant ces mobilisations de vouloir effacer l’histoire sont à la fois ridicules et significatifs. Ridicules parce que notre exigence n’est pas un effacement de l’histoire mais, au contraire, la revendication d’une histoire qui ne soit plus partielle et partiale, qui rend visible ce qui est occulté aujourd’hui et enseigne ce qui, depuis des siècles, est silencié. Significatifs aussi parce que le président Macron lui-même a tenu à clore le débat avant même de l’entamer. Alors que dans d’autres pays le débat est ouvert, en France, il serait immédiatement clos .

L’argument de la nécessaire contextualisation de ces massacreurs et de leurs actes est tout aussi inadmissible et insultant. Insultant parce qu’il considère les militant.e.s mobilisés comme ignorants de l’histoire et des causalités ayant produit l’esclavage et la colonisation. L’argument est aussi inadmissible parce qu’il ignore ceux et celles , qui dans le même contexte historique, se sont élevés contre l’esclavage et la colonisation. Ce sont ces personnes qui devraient être honorées par des noms de rues et des statues et non les massacreurs coloniaux et les esclavagistes. Il est ainsi scandaleux que l’on compte en France autant de statues ou d’espaces publics portant les noms de Gallieni, Faidherbe ou Bugeaud, et si peu les noms de Louise Michel ou de Paul Vigné d’Octon qui se sont opposés courageusement aux crimes des premiers.

Pour toutes ces raisons les signataires appellent :

  •  à l’exigence d’une décolonisation de l’espace public,
  • à multiplier les initiatives et mobilisations communes pour faire cesser  l’occultation des crimes esclavagistes et coloniaux.

Décolonisons l’espace public !

Soutenez le mouvement en signant la pétition ici :http://chng.it/DJcd4R2fzd

Liste des signataires de l’appel  :  « Décolonisons l’espace public »

  • Said Bouamama sociologue , militant au FUIQP
  • Isabelle Garo, enseignante, philosophe.
  • Ghyslain VEDEUX président du CRAN
  • Eric Fassin, sociologue, Paris 8
  • Saimir Mile , La voix des Rroms
  • Bruno Della Sudda, militant autogestionnaire et altermondialiste, membre d’Ensemble!
  • Youcef Brakni , militant anti raciste
  • Patrick Silberstein Co-auteur du Guide du paris colonial et des banlieues
  • Gerty Dambury, auteure, metteuse en scène
  • Théo Roumier, syndicaliste et libertaire
  • Achille Mbembe philosophe
  • Patrick Farbiaz ( PEPS)
  • Marianna Kontos, architecte-urbaniste et doctorante
  • Boualem HAMADACHE, syndicaliste SUD Conseil Départemental de Seine Saint-Denis
  • Françoise Vergès, militante féministe antiraciste, politologue
  • Olivier Le Cour Grandmaison : universitaire
  • Alexis Cukier, philosophe, CGT Ferc Sup
  • Nadia Louachi militante anti raciste FUIQP
  • Pierre Cours-Salies sociologue
  • François Gèze, éditeur
  • Patrick Silberstein Co-auteur du Guide du paris colonial et des banlieues
  • Catherine Destom Bottin
  • Nacira Guénif, Sociologue, Université Paris 8
  • Omar Slaouti militant antiraciste
  • Virginie Duval, militante syndicat ASSO-Solidaires
  • Nadia Fardaoui medecin , militante au FUIQP
  • André Rosevègue, Union Juive Française pour la paix Aquitaine
  • José-Luis Moragues Militant antiraciste – BDS France Montpellier
  • Pierre Khalfa, membre de la Fondation Copernic
  • Radija Boukhalfa, militante associative antiraciste membre du MRAP06 et de RESF06
  • Amzat Boukari-Yabara, historien
  • Fatima-Ezzahra Ben-Omar, militante féministe.
  • Catherine Samary, économiste altermondialiste
  • Rocé : Rappeur
  • Medhy Belabbas militant anti raciste
  • Haocas Wkasu Victor militant mouvement des jeunes Kanaks en France
  • Verveine Angeli militante antiraciste , secretaire nationale de l’union syndicale solidaires .
  • Cybel David ,animatrice commission internationale de l’union Solidaires
  • Georges Franco , Artiste peintre
  • Hadrien Bortot, membre du Conseil National du PCF
  • Christine Delphy, sociologue
  • Ariella AZOULAY, artiste, professeur, Brown University
  • Jalil LECLAIRE, comédien, metteur en scène
  • Sonia Dayan-Herzbrun Sociologue Professeure émérite à l’Université de Paris
  • Sonya Nour militante anti raciste
  • Fabiana EX-SOUZA
  • Eddy FIRMIN
  • Laurent Levy, Essayiste
  • Mogniss H. Abdallah
  • Hamoudi DJATAOU ancien dirigeant du MTA ( mouvement des travailleurs Arabes )Grenoble
  • Salah Amokrane , militant associatif , Toulouse
  • Sonia Fayman, UJFP, Cedetim
  • Gilles Lemaire écologiste altermondialiste
  • Gustave Massiah, économiste altermondialiste
  • Maryse Tripier, sociologue.
  • Magali Bessone, professeure de philosophie.
  • Pierric Annoot Secrétaire départemental du PCF 92
  • Serge Guichard militant anti raciste communiste
  • Michele Guerci journaliste
  • Vikash Dhorasoo
  • Olivier Besancenot, Christine Poupin, Philippe Poutou : portes paroles du NPA
  • Jean SAINT-MARC : membre du secrétariat du Parti Communiste Réunionnais, collaborateur de Paul VERGÈS de 1971 à son décès en nov. 2016
  • Pierre Zarka , Assaciation des communistes unitaires
  • Jean François Pellissier , Ensemble  
  • Smail Bessaha , CGT Palais de la porte d’orée

Organisations : FUIQP ; Décoloniser les arts ; Ligue Panafricaine-UMOJA section France ; CRAN , UJFP ; BAN ; La voix des Rroms ;Mouvement des jeunes Kanaks en France ; Survie Nationale ; l’équipe de rédaction du Guide du Bordeaux colonial ; MRAP 06; la FASTI  ;CEDETIM (Centre d’études et d’initiatives de solidarité internationale); NPA ; L’ACU (association des communistes unitaires) ; PEPS; Contrevent (Grenoble) …

Signez la pétition ici :http://chng.it/DJcd4R2fzd