Tragédie de Melilla : les migrants au cœur d’un business macabre entre les autorités espagnoles et marocaines

Ou faites comme en Espagne

Où ils ont construit une toile d’araignée

Là-bas, à Ceuta et Melilla

Où ils reçoivent [les migrants] sur les berges

Mais parfois [ils les transportent] sur des brancards

Quelle horreur !

Quel cauchemar !

Los Tigres del Norte, El Muro 

Quand Madrid cède au « chantage migratoire » de Rabat

En mai 2021, près de 8 000 migrants, pour la plupart Marocains, parvenaient à pénétrer dans la ville de Ceuta, enclave espagnole située au Nord du Maroc et qui constitue, avec Melilla, l’une des deux frontières terrestres entre l’Afrique et l’Europe.

Cet « afflux sans précédent » de migrants sur le territoire espagnol était consécutif à un « relâchement » de la surveillance des frontières de la part des autorités marocaines. En « ouvrant les vannes », le Maroc souhaitait ainsi faire pression sur l’Espagne, où était hospitalisé un des leaders du Front Polisario, mouvement créé en 1973 et luttant pour l’indépendance du Sahara occidental.

Ainsi, après avoir décidé d’approfondir ses relations diplomatiques, commerciales et militaires avec l’Etat sioniste, en échange de la reconnaissance, par les Etats-Unis, de la souveraineté du Maroc sur le Sahara, Rabat comptait utiliser l’« arme migratoire » pour faire plier l’Espagne sur la question du Sahara.

Face à une Europe hantée par le spectre du « Grand Remplacement », le chantage à « l’invasion migratoire » exercée par le Maroc semble avoir porté ses fruits.

En effet, en mars 2022, le premier ministre espagnol, Pedro Sanchez, adressait une lettre au roi Mohamed VI dans laquelle il annonçait, contre toute attente, que l’Espagne, ancienne puissance coloniale ayant occupé le Sahara jusqu’en 1975, était désormais disposée à accepter la « solution marocaine » sur le conflit du Sahara, c’est-à-dire l’autonomie du Sahara dans le cadre d’une intégration au royaume du Maroc, en lieu et place d’un référendum d’autodétermination du peuple sahraoui historiquement soutenu par Madrid.

En échange de ce revirement historique, Pedro Sanchez proposait au Maroc de renforcer la coopération des deux pays sur « les défis communs, en particulier la gestion des flux migratoires en Méditerranée […] dans le but de garantir la stabilité et l’intégrité territoriale de nos pays ». 

Le Maroc pouvait ainsi rejoindre la place assignée par l’Union Européenne aux pays acceptant une telle «coopération» : celui de sous-traitant du sale boulot répressif lié à la construction de l’Europe forteresse. «Des Africains pour réprimer d’autres Africains pour le compte de l’Europe et sur le continent africain » telle est la logique sous-jacente aux politiques migratoires européennes.

Les migrants constituent ainsi une monnaie d’échange dans les relations entre l’Espagne et le Maroc.

Il était indispensable de rappeler ces éléments de contexte pour comprendre la tragédie qui s’est récemment déroulée à Melilla.

 « Xénophobie Business »

Le 24 juin dernier, plusieurs dizaines de migrants ont trouvé la mort en essayant de traverser la clôture séparant le Maroc et l’Espagne.  

Comme l’a fort justement souligné le géographe et géopolitologue Stéphane Rosière, la barrière de séparation entre le Maroc et l’Espagne à Melilla symbolise « un ordre mondial asymétrique et coercitif dans lequel une minorité s’arroge un droit exclusif à la mobilité et tente de confisquer ce droit à une majorité, plutôt pauvre, et dépourvue de réelles perspectives de développement économique ».  

Du côté des autorités marocaines et espagnoles, on dénonce les violences provoquées par certains migrants ainsi que des attaques contre leur « intégrité territoriale », comme pour mieux occulter le caractère criminel et meurtrier des politiques migratoires mises en œuvre par l’Union Européenne, avec la complicité de certains Etats Africains.

Les migrations vers l’Europe sont avant tout causées par la guerre et la pauvreté. Or, loin de s’attaquer à ces causes, plusieurs Etats de l’Union Européenne s’attachent à les aggraver en prenant une part active dans guerres impérialistes (comme la destruction de la Libye en 2011) ou encore en imposant aux pays africains des accords dits de « partenariat économique », mais qui sont en réalité de véritables accords d’« assassinat économique » contribuant à renforcer la paupérisation des populations dans plusieurs pays d’Afrique subsaharienne et, ce faisant, les migrations vers l’Europe.

Malgré la multiplication des tragédies vécues par les migrants, dont plusieurs milliers trouvent la mort chaque année en essayant de traverser la mer Méditerranée ou en essayant de franchir des barrières construites aux frontières de l’Union européenne (comme celle de Melilla), le « xénophobie business »   aux portes de l’Europe s’est intensifié. Et pour cause : ce business profite à plusieurs types d’acteurs, à savoir :

– Certaines personnalités et formations politiques qui ont fait de la lutte contre « l’invasion migratoire » et le pseudo « Grand Remplacement », un fonds de commerce inépuisable.  

– Le « complexe sécuritaro-industriel » formé par des acteurs publics mais aussi et surtout les entreprises privées, spécialistes de la vente d’armes. En effet, il convient de rappeler que les principaux bénéficiaires des contrats de sécurisation des frontières sont également de gros vendeurs d’armes…

– Les réseaux criminels de passeurs et de trafiquants d’êtres humains

– Plusieurs Etats Africains qui ont fait des migrations une arme de pression diplomatique (à l’image du Maroc) et/ou une source de manne financière (comme le Rwanda de Kagame qui a récemment signé un accord avec le gouvernement britannique dans ce sens), sur le dos des migrants.

Face à la persistance de ce « xénophobie business » sur les deux rives de la méditerranée, le FUIQP réitère la nécessité de renforcer le front anti-impérialiste dans les pays d’origine et les pays d’accueil des migrants.

Le FUIQP présente ses plus sincères condoléances aux familles des migrants ayant trouvé la mort lors de la tragédie de Melilla et dénonce les politiques migratoires criminelles et meurtrières mises en œuvre par l’Union Européenne, avec la complicité de certains Africains.

Le FUIQP salue également l’action des associations et collectifs qui, au Maroc et en Espagne, se mobilisent pour défendre les droits et la dignité des migrants.

S’unir pour ne pas subir !

Front Uni des Immigrations et des Quartiers Populaires (FUIQP) 

Au revoir Tarek

Le FUIQP apprend avec tristesse le décès après un long combat contre la maladie de l’ami et camarade Tarek Ben Hiba président de la Fédération des Tunisiens pour une Citoyenneté des deux Rives. Il fut depuis de nombreuses années notre compagnon de combat sur de multiples fronts du soutien à la cause palestinienne à la lutte contre l’islamophobie, en passant par le combat pour la régularisation des sans-papiers ou pour le droit de vote aux résidents étrangers, ou encore contre les discriminations racistes. Son action constante tout au long de ces années avait fait de lui une figure incontournable de nos luttes et un porteur et transmetteur de la mémoire de celles-ci.

Bien sur nous avons eu avec lui des désaccords, des divergences tactiques, des approches différentes dans les priorités à privilégier mais celles-ci ont toujours pu être débattus dans une ambiance de franchise et de camaraderie.

Avec son départ et celui récent de plusieurs autres figures des luttes de l’immigration c’est toute une génération de combattant qui nous quitte nous laissant en héritage un capital précieux de pensée et d’action. Le meilleur hommage que l’on puisse rendre à cette génération est la poursuite du combat pour l’égalité à laquelle elle a consacré toute son existence et toute son énergie.

Le FUIQP présente toutes ses condoléances à son épouse, la militante de l’égalité Bahija Ouezini, à ses enfants, à son association la FTCR et à tous ses camarades. Tarek nous avons désormais la lourde tâche de continuer notre combat sans toi. Nous ferons de notre mieux.

Repose en paix camarade et merci pour cette vie de lutte pour l’égalité.

FUIQP

28 juin 2022  

Balade décoloniale: Hommage à la résistance palestinienne

Depuis plusieurs années, le Front Uni des Immigrations et des Quartiers Populaires (FUIQP) organise des balades décoloniales afin de remettre en cause la mémoire coloniale qui s’affiche ostensiblement dans nos villes en passant sous silence les crimes coloniaux. A travers ces balades, il s’agit également de remettre à l’honneur les luttes des peuples colonisés qui ont toujours résisté à l’oppression qu’ils subissaient.

Cette année, les organisations solidaires du peuple palestinien ont décidé de mettre à l’honneur de la balade décoloniale la résistance du peuple palestinien ; ce peuple qui vit sous le joug de la domination coloniale depuis l’instauration du mandat britannique en 1920. La colonisation de la Palestine a été accentuée par la création de l’État d’Israël en 1948, avec l’appui des grandes puissances de l’époque.

La création de cet État colonial a été accompagnée par un nettoyage ethnique de la Palestine avec l’expulsion de leurs terres d’environ 800 000 palestinien-ne-s (entre 85 et 90 % de la population) et par la destruction de plus de 500 villes, villages et hameaux. Cette tragédie est restée dans la mémoire palestinienne et arabe sous le vocable de nakba (catastrophe).

La nakba a été suivie d’une deuxième catastrophe, la défaite de juin 1967, appelée naksa, qui provoqua un nouvel exode de 300 000 palestinien-ne-s de Cisjordanie (y compris la partie orientale de Jérusalem, al-Quds) et de la bande de Gaza. A partir de 1967, la totalité de la Palestine historique était passée sous le contrôle d’un État colonial qui avait également annexé le Sinaï égyptien et le Golan syrien.

Face à cette domination coloniale, le peuple palestinien, qu’il se trouve dans les territoires de 1948, en Cisjordanie (y compris al-Quds), à Gaza, en exil dans les pays voisins (Jordanie, Liban, Syrie) ou ailleurs dans la diaspora, n’a jamais cessé de résister, sous différentes formes, aux politiques et pratiques iniques de la puissance occupante.

Depuis les années 1950, la formidable résistance du peuple palestinien a inspiré plusieurs générations de combattants anticolonialistes et anti-impérialistes. De Malcolm X à Hugo Chavez, de Georges Ibrahim Abdallah à Desmond Tutu, en passant par Mohamed Ali, nombreux sont les combattants et combattantes de la liberté qui n’ont cessé de manifester leur soutien au peuple palestinien et de nous rappeler que la libération du peuple palestinien des griffes du colonialisme israélien est une étape essentielle dans la longue marche des peuples opprimés vers l’émancipation.

La question palestinienne figure également au cœur des luttes autonomes des immigrations (post)coloniales en France depuis près d’un siècle. De l’Étoile Nord-Africaine qui, dès l’entre-deux-guerres, soutenait la lutte du peuple palestinien contre la domination britannique et la colonisation sioniste, à la « bataille de Barbès » en 2014, en passant par le Mouvement des Travailleurs Arabes (MTA) dans les années 1970, ou encore le Mouvement de l’Immigration et des Banlieues (MIB) qui a porté la Campagne pour le droit au retour de 1998 à 2003, la Palestine a toujours été un axe structurant de nos luttes et d’affirmation de notre autonomie vis-à-vis des organisations de la gauche antiraciste traditionnelle.

Depuis plusieurs années, la politique coloniale de répression à l’encontre du peuple palestinien est également devenue un modèle pour les partisans radicalisés d’une gestion coloniale des banlieues. Ainsi en mai 2021, le syndicat France-Police revendiquait le « bouclage des 600 territoires perdus de la République, y compris avec le renfort de l’Armée, en contrôlant et en limitant les entrées et sorties de ces zones par des checkpoints sur le modèle israélien de séparation mis en place avec les territoires palestiniens ».

Parce que nos destins et nos luttes sont intimement liés, nous continuerons de soutenir la lutte du peuple palestinien contre l’oppression coloniale et pour sa libération nationale. Ainsi, à travers la balade décoloniale de cette année, nous, organisations solidaires du peuple palestinien, entendons faire vivre et transmettre la mémoire de la résistance du peuple palestinien et l’appui dont il bénéficie en France.

Dans cette perspective, nous appelons toutes les organisations et toutes celles et ceux qui ont la Palestine au cœur, à nous rejoindre afin de participer à la réussite de cette balade décoloniale aux couleurs de la Palestine.

En revanche, nous ne souhaitons pas que cette balade soit un évènement sans lendemain. En effet, la balade décoloniale doit s’inscrire dans la volonté de développer un travail sur le long terme ; un travail de développement d’espaces de solidarité avec le peuple palestinien sur le plan politique, culturel, humain, etc.

Nous souhaitons notamment axer cette solidarité sur le travail avec les enfants palestiniens victimes traumatismes coloniaux liés à l’occupation et à la répression vécus par le peuple palestinien.

Par cette initiative, les organisations solidaires du peuple palestinien souhaitent ainsi œuvrer concrètement au rapprochement entre les habitants des quartiers populaires en France et le peuple palestinien, qu’il se trouve dans les territoires de 1948, en Cisjordanie ou à Gaza, ou en exil.

Tahya Falastin !

Vive la Palestine !

Vive la résistance du peuple palestinien !

Rendez-vous: dimanche 19 juin 2022 à 14h devant l’église Saint-Bernard (métro Barbès-Rochechouart) pour une balade décoloniale dans le XVIIIe arrondissement de Paris.

Signataires : Front Uni des Immigrations et des Quartiers Populaires (FUIQP), Campagne Unitaire pour la Libération de Georges Abdallah, International Solidarity Movement (ISM-France), Association Nationale des Communistes (ANC), UL CGT Paris 18, Collectif La Chapelle Debout, Collectif Ivryens pour la Palestine, Fédération des Tunisiens pour une Citoyenneté des deux Rives (FTCR), Comité pour le Respect des Libertés et des Droits de l’Homme en Tunisie (CRLDHT), Collectif Boycott Apartheid Israël – Paris Banlieue, BDS France Paris Région Parisienne, Samidoun Région Parisienne, Association des Travailleurs Maghrébins de France (ATMF)

La convergence des coups a consolidé la convergence des luttes et les victoires de nos anciens

Rappelons nous que c’est la convergence des coups qui a consolidé la convergence des luttes et les victoires historiques de nos anciens.

« L’oiseau qui oublie le nid où il a vu le jour finit par s’égarer ».

Ce célèbre proverbe wolof nous rappelle à quel point la connaissance de notre propre histoire ainsi que la fidélité aux combats menés par nos anciens, sont des éléments indispensables à la compréhension des défis du présent. C’est sur la base de cette compréhension que nous pourrons définir les formes d’organisation et de lutte qu’il convient d’adopter afin de faire avancer notre combat pour l’égalité, la dignité et la justice.

Le Front des Immigrations et des Quartiers Populaires (FUIQP) a vu le jour en 2011, à l’initiative de militantes et de militants qui n’ont pas oublié et ne peuvent oublier le nid où ils/elles ont vu le jour.

Ce nid, c’est celui de plusieurs générations d’immigrés et de fil-le-s d’immigrés qui n’ont cessé de se battre, malgré les répressions, les campagnes de diabolisation et d’intimidation, pour défendre leur dignité.

Ce nid, c’est également celui des chibanis, des dockers noirs de Marseille, des « tirailleurs sénégalais », des « boat people » et de tous ces « déracinés du capital », avec ou sans papiers ; ces exilés ayant passé leur vie à explorer d’autres contrées, afin d’offrir à leur progéniture un avenir meilleur.

Ce nid, c’est enfin celui des organisations qui dans l’immigration ont lutté contre le racisme en France et pour la libération nationale des peuples colonisés : de l’Étoile Nord-Africaine dans les années 1920-1930 au Mouvement de l’Immigration et des Banlieues (MIB) dans les années 1990-2000, en passant par la fédération de France du FLN dans les années 1950-1960, le Mouvement des Travailleurs Arabes (MTA) dans les années 1970 ou la Marche pour l’égalité de 1983.

Et c’est en dignes héritiers des luttes des immigrations, que nous nous sommes toujours attachés à créer des ponts entre les anciennes et les nouvelles générations d’immigrés en France ; entre les habitants des quartiers populaires, dont beaucoup sont nés et/ou sont devenus citoyen-ne-s français et les immigrés dits « illégaux », que la société condamne à une vie dans la marginalité et la clandestinité.

Dès ses débuts, le FUIQP a fait de l’accès de tous les immigrés, quelle que soit leur situation administrative, à une égale dignité, un des principes cardinaux de son engagement politique.

« Nous voulons la régularisation de tous les sans-papiers et une citoyenneté commune et égale pour tous », proclame ainsi fièrement le premier des 10 points de notre organisation.

Au cœur de notre engagement, figure la conviction que les habitants des quartiers populaires partagent, avec les résidents de l’Ambassade des migrants, une communauté de destin.

Ce destin commun, c’est celui des populations considérées comme des envahisseurs, des « Grand-Remplaçants » menaçant l’équilibre démographique et l’identité de la France

Ce destin commun, c’est celui des victimes des crimes policiers, des discriminations massives sur les marchés du logement de l’emploi, ect…

Ce destin commun, c’est aussi celui des minorités livrées à la vindicte populaire par des « marchands de haine » ayant fait de la diabolisation des populations non blanches un fonds de commerce inépuisable, ainsi qu’un argument de campagne électorale, comme l’a démontré la dernière campagne présidentielle.

Parce que les discours et les politiques racistes affectent nos vies de manière spécifique, nous devrons y répondre à notre façon, avec nos mots, en partant de nos réalités et en construisant des mobilisations avec les alliés respectueux de nos droits

A l’occasion de cette journée de solidarité avec les résidents de l’Ambassade des migrants, le FUIQP souhaiterait ainsi réitérer sa volonté de participer à la construction d’une maison commune de l’antiracisme ; une maison que nous bâtirons ensemble, en tirant les leçons du passé, sans oublier le nid où nous avons vu le jour.

Dans ce combat, nous remporterons des victoires mais nous essuierons également des défaites ; des défaites sur lesquelles nous nous appuierons pour mieux avancer.

En effet, comme nous le rappelait le combattant anticolonialiste et héros de l’indépendance de la Guinée Bissau et du Cap Vert, Amilcar Cabral dans un célèbre discours prononcé en 1970:

« la lutte est faite , de victoires et de défaites mais elle avance toujours, et ses phases, même les plus semblables ne se répètent jamais. Parce que la lutte est un processus et non un accident, elle est une course de fond et non de vitesse : des défaites éventuelles ne sauraient justifier ni la démoralisation, ni le désistement, car même les échecs peuvent être une base de départ pour de nouveaux succès. »

Pour conclure, mes chers amis, j’aimerais rappeler cet avertissement que le grand historien et militant anti-impérialiste Joseph Ki-Zerbo lançait à la jeunesse burkinabé en 1998 : « si nous nous couchons, nous sommes morts ! »

Si aujourd’hui, nous nous couchons devant les discours et les politiques xénophobes, nous sommes morts !

Pour cette raison, le FUIQP réitère son soutien au Collectif Chapelle Debout ! et aux résidents de l’Ambassade des Migrants.

Je vous remercie.

Intervention de FUIQP Paris-Banlieue lors du meeting de soutien à l’Ambassade des immigrée-e-s 

Paris, 28/05/2022

Massacre négrophobe de Buffalo : chronique d’une tragédie annoncée

« Lorsqu’une maison prend feu et qu’une personne, alertée par les flammes, accourt en criant « au feu ! », le propriétaire de la maison, ainsi réveillé par les cris , commet parfois l’erreur d’accuser la personne  ayant lancé l’alerte d’avoir mis le feu, alors même qu’il devrait lui exprimer sa gratitude ».[1]

Malcolm X

Anéantir les « Remplaçants »

Le 15 mai 2022, Payton Gendron, jeune américain blanc de 18 ans, ouvrait le feu dans un supermarché de Buffalo (Etat de New York), aux Etats-Unis, tuant dix personnes, dont six femmes et quatre hommes âgés de 32 à 86 ans.

Le point commun des victimes ? Leur couleur de peau : en effet, toutes les personnes assassinées sont des Afro-Américains.

Leur crime ? « Tous les Noirs sont des Remplaçants, ne serait-ce que par leur simple existence dans des pays de Blancs. […] Chaque envahisseur que vous tuez, quel que soit son âge, est un ennemi en moins pour vos enfants ».[2]

C’est en ces termes que l’auteur de l’attaque négrophobe et terroriste de Buffalo justifie son geste dans un « manifeste » où il se présente comme « simplement un homme blanc qui cherche à protéger et servir ma communauté, mon peuple, ma culture et ma race ».

A l’image de Brenton Tarrant, le terroriste suprémaciste qui avait tué 51 morts et blessé 49 personnes en mars 2019, lors d’un attentat islamophobe visant deux mosquées à Christchurch (Nouvelle-Zélande), Payton Gendron est un adepte de la théorie du « Grand Remplacement ».

En vertu de cette théorie fumeuse, raciste et criminelle, popularisée notamment par l’écrivain français Renaud Camus et désormais relayée par des médias et des politiques de premier plan, les populations blanches des pays occidentaux seraient menacées de  « substitution » par des hordes d’envahisseurs basanés, dont l’augmentation démographique conduirait à un « changement de civilisation ».

Le suprémacisme occidental : un danger mortel pour les populations non blanches

L’assassinat programmé de dix Afro-américains désarmés par le terroriste Payton Grendon est la manifestation la plus vulgaire, la plus hideuse, la plus brutale et la plus cruellement sauvage d’une idéologie de plus en plus « décomplexée » et particulièrement mortifère pour les populations non-blanches : le suprémacisme occidental.

Le suprémacisme occidental est un fanatisme plus ou moins assumé. Il se décline en plusieurs versions ayant pour fil conducteur l’infériorisation et l’exclusion des populations non blanches du cercle fermé des « vrais » humains. 

Le suprémacisme occidental s’appuie sur un corpus idéologique combinant des vieilles et des nouvelles recettes. Les discours sur la pureté de la race blanche (dont le terroriste Payton Gendron nous a fourni une tragique caricature) coexistent avec d’autres discours, à peine plus sophistiqués, sur l’infériorité et l’ « arriération » des cultures des populations non blanches.

Ne pouvant plus justifier son règne par la seule domination militaire (à laquelle il n’a pas tout à fait renoncé), le suprémacisme occidental cherche à se maintenir en imposant une pyramide des normes universelles au sommet de laquelle figurent les « valeurs occidentales ».

Le lendemain de la tuerie négrophobe de Buffalo, Macarena Olona, députée espagnole membre du parti d’extrême droite Voz et candidate à la présidence de la région Andalousie, publiait sur son compte Twitter le message suivant : « Si tu importes de l’insécurité, tu auras de l’insécurité. Et cela n’a rien à voir avec la race. Le facteur déterminant, c’est l’origine. Parce qu’il y a des cultures qui sont une menace pour les femmes et les personnes homosexuelles. Dans mon pays, mes règles. Nos valeurs occidentales ». 

Du point de vue des apôtres du suprémacisme occidental, les populations non blanches ne sont pas des victimes mais des bourreaux ; les bourreaux des femmes (blanches et non blanches) et des homosexuels (blancs et non blancs) que l’Occident aurait ainsi le pouvoir et le devoir de « sauver ».

Le suprémacisme occidental est également un fanatisme de type révisionniste. Pour galvaniser ses adeptes, il lui faut réinventer l’histoire et, très souvent, raconter des histoires.

Ainsi, en réponse au pape François qui, à l’occasion de la célébration du bicentenaire de l’indépendance du Mexique, en septembre 2021, appelait à reconnaître les « erreurs » et les «péchés » commis par l’Église Catholique lors de la conquête du Mexique,  Isabel Díaz Ayuso,  présidente  de la communauté de Madrid, s’ « étonnait » qu’un «catholique  qui parle espagnol » puisse se livrer à de telles excuses, alors même que l’héritage de l’Espagne a été, selon elle, « précisément d’avoir apporté la langue espagnole, et à travers les missions, le catholicisme et, ce faisant, la civilisation et la liberté au continent américain ». 

Oubliés la réduction à l’esclavage de millions d’êtres humains.

Oubliés les massacres et l’extermination des populations autochtones par les colonisateurs.

Dans la marche des peuples « barbares » vers la « civilisation », le « Grand Remplacement » des populations amérindiennes par des envahisseurs européens n’est qu’un « dommage collatéral » ; un mal nécessaire pour diffuser la liberté et la religion chrétienne…

L’unité dans l’autonomie, un impératif vital pour les « Grands Remplaçants »

Pour les populations non blanches, le suprémacisme occidental n’est ni un simple vestige du passé, ni le fruit d’une quelconque spéculation intellectuelle. Il se traduit concrètement et directement dans nos vies :

  • A travers des passages à l’acte de criminels suprémacistes qui, à l’instar de Payton Gendron, ont été drogués à la théorie du « Grand Remplacement »
  • A travers des crimes policiers qui touchent massivement les populations racisées
  • A travers des législations d’exception visant spécifiquement les populations non blanches

Depuis sa création, le Front Uni des Immigrations et des Quartiers Populaires (FUIQP) n’a cessé d’insister sur la spécificité du racisme que subissent les populations non blanches. Pour cette raison, le FUIQP s’est attaché à promouvoir la construction d’un mouvement autonome de lutte contre le racisme visant les populations non blanches et, dans le contexte français, les personnes issues de la colonisation.

 Pour avoir adopté une telle position, le FUIQP s’est vu reprocher, y compris par des organisations  « progressistes » se réclamant de l’universalité de la lutte contre le racisme, d’alimenter des divisions dans le camp antiraciste.

Cette attitude ne doit cependant pas nous surprendre. Elle correspond parfaitement à un phénomène que Malcolm X avait parfaitement su décrire dans un célèbre discours prononcé en 1964 : « Lorsqu’une maison prend feu et qu’une personne, alertée par les flammes, accourt en criant « au feu ! », le propriétaire de la maison, ainsi réveillé par les cris, commet parfois l’erreur d’accuser la personne ayant lancé l’alerte d’avoir mis le feu, alors même qu’il devrait lui exprimer sa gratitude ».

Parce que le suprémacisme occidental nous affecte, nous les populations non-blanches, de manière spécifique, la réponse que nous devons lui apporter doit s’appuyer sur nos réalités, en utilisant nos mots, en imposant nos priorités.

Le combat du FUIQP s’inscrit ainsi dans la droite lignée des combats menés par plusieurs générations de militant-e-s Afro-américain-e-s qui nous ont toujours inspirés et auxquels nous souhaitons rendre un vibrant hommage.

Dans Black Power, livre publié en 1967, Charles Hamilton et Stokely Carmichael (qui deviendra Kwame Touré) dressaient, a propos du combat des Afro-Américains contre le racisme, le constat suivant : « les Noirs en Amérique n’ont pas le temps de jouer aux gentils, de parler poliment, surtout dans un contexte où c’est la vie de leurs enfants qui est en jeu. (…) Nous, les Noirs, devrons répondre à notre façon, avec nos propres mots, d’une manière qui corresponde à notre tempérament ».

Cinq décennies plus tard, ce constat est toujours d’actualité.

Dans Black Power, Carmichaelet Hamilton insistaient également sur le coût de l’autonomie dans la lutte contre le racisme :

 « Celles et ceux qui assument la responsabilité de représenter les Noirs dans ce pays doivent accepter de renoncer à l’idée qu’ils peuvent le faire de manière efficace tout en maintenant un niveau maximal de confort. (…) Lorsqu’ on décide d’affronter vigoureusement le système raciste, on ne peut pas, en même temps, s’attendre à ce que ce système nous récompense ou même nous traite de manière confortable. Le leadership politique qui consiste à pacifier et adoucir sa voix sous prétexte de « gagner quelque chose pour les siens » revient à obtenir quelques pseudo-gains insignifiants qu’une société riche est parfaitement disposée à octroyer. »

Le FUIQP adresse ses sincères condoléances aux familles de nos frères et sœurs Afro-américain-e-s lâchement assassinés à Buffalo par le terroriste suprémaciste Payton Grendon.

Ce crime nous rappelle que les discours présentant les populations non blanches comme des « envahisseurs » ou des « Grands Remplaçants » menacent directement nos vies.

Dans ce contexte, il est plus que jamais urgent de s’unir pour survivre, s’unir pour ne pas subir.

Déclaration du Front Uni des Immigrations et des Quartiers Populaires (FUIQP)


[1] Malcolm X, « The Black Revolution », 1964. (Notre traduction) 

[2] Notre traduction

La résistance du peuple palestinien contre la permanence de la nakba

Il y a 74 ans, en 1948, le peuple palestinien vivait la nakba – la catastrophe – c’est-à-dire le nettoyage ethnique de la population arabe palestinienne de la Palestine. 800 000 Palestinien-ne-s furent ainsi chassé-e-s de leurs terres et de leurs demeures alors que les colonisateurs sionistes détruisirent 531 villages et 300 hameaux pour empêcher le retour des Palestinien-ne-s.

Mais, depuis 1948, le peuple palestinien vit une nakba ininterrompue marquée par les massacres, les expulsions, les violences et plus largement une domination coloniale reléguant les Palestinien-ne-s à un état de sous-humanité.

Ces dernières semaines, l’État colonial a profané l’Esplanade des Mosquées qui comprend le troisième lieu saint de l’islam, la mosquée al-Aqsa, durant la période de Ramadan et le Saint-Sépulcre durant les célébrations de la pâque orthodoxe. L’État colonial a également bombardé la bande de Gaza qui vit sous un blocus inhumain depuis quinze ans. En Cisjordanie, notamment dans la ville de Jénine, il a cherché à écraser dans la violence toute forme de résistance afin de favoriser l’implantation de colons pour rendre impossible toute rétrocession du territoire.

L’assassinat par l’armée israélienne, ce 11 mai, de la journaliste palestinienne Shireen Abu Akleh a légitimement provoqué une nouvelle vague d’émotion et de solidarité avec le peuple palestinien. La mort tragique de Shireen Abu Akleh et les images de son enterrement marquées par l’attaque du cortège par la police israélienne sont venues une nouvelle fois rappeler la réalité de l’État colonial qui fait subir une nakba ininterrompue au peuple palestinien.

Dans son entreprise de colonisation de la Palestine, l’État sioniste bénéficie depuis 73 ans du soutien des forces impérialistes en général et de la France en particulier. Du vote en faveur de la création de l’État colonial en 1947 à l’ONU à la répression de la Révolution algérienne (1954-1962), de l’agression tripartite contre Suez en 1956 aux différentes guerres menées contre le Liban, en passant par la fourniture de l’arme nucléaire à Israël ou par la Guerre du Golfe de 1991, les impérialistes français et les sionistes se sont alliés pour maintenir l’hégémonie occidentale sur la nation arabe.

Le pouvoir français actuel s’inscrit pleinement dans la perpétuation de cette alliance coloniale qui a été scellée dans les guerres menées contre les peuples en lutte pour leur libération. La criminalisation du soutien à la Palestine et à son peuple n’a cessé de se renforcer ces dernières années. Depuis 2014 et la « bataille de Barbès », les expressions de solidarité avec le peuple palestinien ont été régulièrement interdites par le pouvoir français.

  • L’an dernier, alors que l’armée israélienne lançait un déluge de feu sur Gaza, Paris fut la seule capitale européenne où les manifestations de solidarité avec la Palestine furent interdites.
  • La volonté du pouvoir français de dissoudre deux organisations de solidarité avec le peuple palestinien, le Comité Action Palestine et le Collectif Palestine Vaincra, a marqué une nouvelle étape dans la répression du mouvement de solidarité en remettant en cause la liberté d’association.
  • Les campagnes menées au sommet de l’État pour criminaliser les campagnes de boycott de l’État colonial, comme BDS, sont une autre expression des politiques étatiques visant à criminaliser la solidarité avec le peuple palestinien.

Plus globalement, le silence assourdissant du monde politique et médiatique français concernant le meurtre de la journaliste Shireen Abu Akleh est une nouvelle manifestation du mur du silence que certains cherchent à bâtir autour de l’oppression coloniale vécue par le peuple palestinien. Où sont les défenseurs de la liberté de l’expression et de la liberté de la presse lorsque l’armée sioniste abat une journaliste palestinienne ?

Face à cette oppression, notre premier devoir, ici en France, est de soutenir la résistance du peuple palestinien qui lutte contre la colonisation et pour son droit à exister en tant qu’être humain et en tant que peuple. Dans le cadre de ce soutien, nous affirmons qu’il appartient seulement au peuple palestinien de déterminer les modalités de sa résistance et de choisir les organisations qui la mènent.

Nous devons continuer à nous organiser pour peser et exiger ainsi que l’État français mette fin à sa collaboration politique, économique, militaire et culturelle avec l’État sioniste. Nous exigeons la même chose de l’Union européenne, et plus particulièrement qu’elle rompe ses accords commerciaux avec l’État colonial.

Nous appelons notamment au boycott de l’État colonial et nous soutenons la campagne Boycott Désinvestissement Sanctions (BDS).

Nous appelons également à venir participer début juin à notre balade décoloniale à Paris qui sera une occasion de parler de la colonisation et du racisme et d’honorer le peuple palestinien.

Occuper est un crime, Résister est un droit

Vive la Palestine !

Tahya Filistine !

Vive la résistance !

Tahya al-mouqawama !

Front uni des immigrations et des quartiers populaires (FUIQP) Paris-Banlieue

15/05/2022

Les années qui viennent : soumission ou résistance ?

Le choix de dimanche dernier a été étrange et difficile pour de nombreux citoyens et encore plus pour les héritiers de l’immigration et les habitants des quartiers populaires. Choisir entre un ultralibéral autoritaire accompagnant sa destruction des conquis sociaux et des services publics par des débats écrans et des lois islamophobes d’une part et une candidate partisane d’un libéralisme racialisé ayant en son centre la « préférence nationale » et l’islamophobie d’autre part, est une expérience particulière. Dès les résultats du premier tour, le ton était à la colère devant un choix contraint, résultat d’une stratégie de longue date de la classe dominante visant à imposer ce choix binaire. La colère et la déception ont été d’autant plus forte que le vote Mélenchon avait pour la première fois depuis longtemps suscité de l’espoir social et politique dans les quartiers populaires. Si le programme de Mélenchon a contribué à mobiliser l’électorat de ces quartiers, c’est surtout le sentiment d’un discours en rupture avec le climat islamophobe largement banalisé de l’opposition de droite au parti socialiste en passant par la majorité présidentielle, qui a suscité l’espoir.

Quelque soit le choix fait dimanche dernier [de l’abstention pour ne pas choisir entre deux maux, au vote Macron pour faire barrage à Le Pen en passant par une minorité de vote Le Pen pour « foutre le bordel »], les électeurs héritiers de l’immigration et habitant les quartiers populaires, s’attendent désormais à cinq nouvelles années d’épreuves et d’attaques. En témoigne les résultats du second tour qui souligne que le second mandat de Macron s’enclenche sur la base d’une crise de légitimité inédite. En effet avec une abstention de 28,01 % et un vote blanc ou nul de 8.6 %, il faut remonter à un demi-siècle en arrière, en 1969, pour retrouver un tel pic d’abstention et de vote blancs. Les scores des deux candidats n’indiquent pas leur représentativité. Pour approcher celle-ci il convient de prendre en compte cette abstention et ce vote blanc c’est-à-dire de rapporter les scores au nombre d’inscrits. Macron est ainsi élu avec 38,5 % des inscrits alors que Marine Le Pen recueille les voix de 27,3 % des inscrits. De surcroît pour les deux candidats la moitié des suffrages portés sur leur nom n’était pas un vote d’adhésion mais un vote de barrage à l’autre candidat. Les uns ont voté Le Pen pour virer Macron et les autres Macron pour faire barrage à Le Pen. Le décalage entre la représentation politique et la société réelle est, aujourd’hui, une caractéristique incontestable de la société française. Si la réalité n’est pas nouvelle la tendance à la hausse du décalage est également indéniable : 16 % d’abstention en 2007, 19,6 % en 2012, 25,4 % en 2017 et 28,1 % en 2022. Une première conséquence de ce contexte à la sortie des urnes est qu’il ne reste au nouveau Macron qu’un seul chemin pour imposer ses réformes libérales impopulaires : passer en force et réprimer encore davantage les contestations sociales prévisibles.

Ces cinq années de galères sociales seront également logiquement une période d’éruptions islamophobes. Le résultat de Marine Le Pen au premier tour est en effet une non-surprise c’est-à-dire un résultat attendu. La montée importante du Rassemblement national a été promue par Macron lui-même. En empruntant à Marine Le Pen ses thèmes, ses mots et ses logiques, Macron produisait ainsi sa candidate idéale pour être réélue. Au passage cependant les idées racistes se sont enracinées, la division des classes populaires selon une ligne de couleur s’est accrue et le sentiment d’impuissance a également augmenté. On ne change pas un système qui gagne et il faut donc s’attendre à de nouvelles éruptions du gouvernement présentant l’immigration, les réfugiés, les musulmans de France, les non-Blancs ou les quartiers populaires comme causes de tous les maux de la société française. La production puis la promotion du variant Zemmour par une partie de la classe dominante sous la houlette du milliardaire Bolloré annonce même une intensification de cette logique du bouc émissaire. Celui-ci ne peut espérer en effet progresser que dans une logique de surenchère raciste que Macron comme Le Pen seront contraint de prendre en compte. Le résultat des présidentielles ancre ainsi un processus, non pas de droitisation du champ politique qui est déjà une réalité avérée, mais d’extrême-droitisation de celui-ci c’est-à-dire de fascisation.

Plus grave encore les scores de Le Pen et de Zemmour ne peuvent avoir qu’un effet d’encouragement aux passages à l’acte racistes. Des citoyens se sentiront autorisés à agressé oralement et/ou physiquement celles et ceux qui ont été mis en scène [et qui continuerons d’être mis en scène] comme menaçant l’identité française, ses service publics, sa laïcité, etc. Des policiers se sentiront tout autant encouragés à poursuivre et intensifier les contrôles au faciès, les violences et les atteintes à la dignité. Comment pourrait-il en être autrement alors même qu’une enquête électorale CEVIPOP annonçait 60 % d’intention de vote Le Pen pour le second tour 2022 chez les policiers et les militaires ?

Dans ce contexte particulier le FUIQP s’adresse en premier lieu aux sans-papiers, aux immigrés et à leurs familles, aux héritiers français de l’immigration et aux musulmans réels ou supposés pour rappeler que la soumission et le silence ne mettent jamais fin à l’oppression et à l’injustice. La lutte, la solidarité, la visibilité et l’organisation des premiers concernés ont toujours été incontournables pour enrayer les processus de transformation d’un groupe social en bouc émissaire et en ennemi de l’intérieur. Nous invitons donc toutes celles et ceux actuellement inorganisées à nous rejoindre pour avancer vers la constitution d’une réelle force des immigrations et des quartiers populaires qui fait aujourd’hui tant défaut.

Nous nous adressons ensuite à celles et ceux d’entre nous déjà organisés dans des associations ou collectifs politiques pour rappeler que l’éparpillement et les querelles intestines pour le leadership font partie de notre problème. Nous ne sommes pas contraints d’être unis sur tout pour agir ensemble. Il suffit pour cela d’être unis sur la volonté de mettre fin à la logique enclenchée en 2004 avec la loi sur l’interdiction du foulard conduisant à la banalisation de l’islamophobie dans le champ politique, dans le paysage médiatique comme dans la société globale. Nous avons besoin d’une maison commune, bâtie par toutes et tous, pouvant être en débat contradictoires sur de nombreuses questions mais capable de s’unir pour agir sur le cœur de notre oppression. 

Nous nous adressons enfin à l’ensemble des militantes et militants, associations et organisations, pour rappeler qu’une des conditions de possibilité du contexte actuel a été l’absence d’opposition massive à la logique islamophobe, aux violences policières, aux discriminations racistes, etc. Nous avons besoin d’un antiracisme conséquent ne transigeant pas d’un iota face aux nouveaux visages du racisme.

« S’unir pour ne pas subir » est la seule voie solide si nous voulons résister aujourd’hui et éviter une séquence fasciste en 2027.

Front Uni des Immigrations et des Quartiers Populaires (FUIQP)

28/04/2022

Second tour des présidentielles : Que faire après la « gueule de bois » du premier tour ?

Les espoirs suscités par la candidature Mélenchon au premier tour chez les héritiers de l’immigration et plus largement dans les quartiers populaires sont à la hauteur des attaques violentes subies pendant le règne de Macron. Logiquement la « gueule de bois » qui découle du premier tour est également à cette hauteur.

49 % en Seine-Saint-Denis, 60% aux Mureaux ou à Trappes, 54% à Vaulx-en-Velin, 52 % à Roubaix, 50% à Evry-Courcouronnes, 48% à Vénissieux, 45% à Vitry-sur-Seine, plus de 40% dans les quartiers nord de Marseille, etc, ces chiffres indiquent la hauteur des espoirs et donc des déceptions et de la colère. Déceptions car les deux alternatives restantes pour le second tour sont catastrophiques pour les classes et quartiers populaires, particulièrement pour les non-Blancs.

Que ce soit Macron ou Le Pen, la précarisation et le démantèlement des services publics augmenteront, l’islamophobie et les violences policières se renforceront, le racisme décomplexé se sentira encouragé, les groupes multiples de la galaxie fasciste se sentiront autorisés à multiplier les passages à l’acte, les résistances et organisations antiracistes continueront d’être réprimées par une répression dure et douce, alliant dissolution d’associations, répression des militants, des actions et des collectifs, maccarthysme à but d’autocensure, etc.

A la déception s’ajoute la colère car la seule possibilité offerte par le second tour pour s’opposer à la venue au pouvoir de l’extrême-droite est le vote Macron c’est-à-dire pour un président qui est à la fois largement responsable de la montée du Rassemblement National et qui a déjà mis en application plusieurs des axes clefs des propositions de ce Rassemblement, notamment la mise en œuvre de lois et de mesures islamophobes.

Face à une telle situation, les appels « à faire barrage » se multiplient parfois avec un ton moralisant et culpabilisant insupportable et les appels à l’abstention et au vote blanc parfois avec un ton accusateur – accusation de trahison ou de naïveté – tout aussi insupportable.

Le piège actuel tendu par Macron avec la complicité de Le Pen ne pouvait conduire qu’à ce choix impossible ajoutant le risque de divisions durables à la réalité d’une régression certaine quelque soit le résultat final du second tour.

Ces deux positions, abstention et vote de barrage, étaient prévisibles et sont toutes deux à la fois compréhensibles et légitimes pour le FUIQP. Dans ces circonstances, nous appelons à ne pas insulter l’avenir car il faudra bien au sortir du second tour nous retrouver si nous voulons résister. Nous unir pour ne pas subir. Il faut donc pour nous raison garder.

Nous ne sommes en présence ni de « traîtres », ni de « naïfs », ni d’« inconscients » ou de « jusqu’auboutistes ». Nous sommes en présence d’un choix par contrainte entre le fascisant Macron et la fasciste Le Pen, entre la tumeur Macron et le cancer généralisé Le Pen. Dans un tel contexte, on peut comprendre l’existence de plusieurs options légitimes.

Cependant le choix que nous devons faire doit se réaliser en ayant conscience des conséquences. Celles-ci ne seront pas identiques pour tous et ne se déploieront pas au même rythme pour tous dans l’hypothèse d’une victoire de Le Pen. Les Sans-Papiers, les immigrés, les héritiers de l’immigration, les musulman-e-s, notamment celles qui portent le foulard, les non-Blancs de manière globale et plus largement les habitants des quartiers populaires seront largement les premières victimes et l’objet des attaques concrètes les plus virulentes. A commencer par la mise en œuvre des stratégies dites de « contre-insurrection » en général et de bouclage des pseudo zones de non-droits que revendiquent les nombreux policiers qui constituent un électorat désormais classique du Rassemblement National.

La situation n’est pas comparable à celle de 2002 ou de 2017. Entre un « racisme d’en haut » qui a fini par imbiber une partie non négligeable du corps social, une abstention de dégoût qui s’est installé durablement, une stratégie de répression et d’épuisement des luttes de Macron ayant enfanté une véritable haine sociale à son encontre, une stratégie de relooking du Rassemblement national – à laquelle a participé Macron lui-même mais aussi l’émergence et la promotion du variant Zemmour et le traitement médiatique de l’actualité par des groupe médiatique ayant choisi de se faire le relais des combats identitaires de l’extrême-droite – qui à force de répétition banalisent le vote Le Pen, etc.

Tous ces ingrédients rendent possible une victoire des héritiers du Vichysme et de l’OAS. Consciente de cette possibilité, la candidate du RN fait feu de tous bois. Avec les uns elle soigne son ravalement de façade « social », pour d’autres elle annonce le retrait du commandement unifié de l’OTAN et une politique de refus des blocs, pour d’autres encore elle prétend être favorable à l’existence d’un État palestinien.

C’est dans ce contexte particulier que nous sommes amenés chacune et chacun à nous positionner. Le FUIQP qui n’a cessé au cours de ces cinq ans de dénoncer et de combattre Macron sur tous les fronts (politique économique, islamophobie d’État et en particulier loi sur le séparatisme, violences policières, dissolution d’associations, etc.), considère qu’à situation exceptionnelle, il convient d’adopter une position exceptionnelle.

C’est pourquoi et contrairement aux échéances électorales passées, nous prenons position pour celle-ci en appelant à utiliser le vote Macron à contrecœur et sans illusion. Il s’agit pour nous de voter Macron pour mieux continuer à le combattre avec tous ceux qui refusent son projet de société quelque soit leur choix au second tour.

Bien sûr, nous sommes conscients qu’un vote ne suffit pas à inverser les rapports de force durablement. Si nous nous contentons de « faire barrage », et même si celui-ci réussit, nous serons dans une situation pire dans cinq ans. C’est pourquoi nous devons plus que jamais nous organiser pour faire entendre les voix et les intérêts des classes et quartiers populaires.

S’unir pour ne pas subir


Déclaration du FUIQP Paris-Banlieue et du FUIQP 59/62

18/04/2022

Journée internationale des droits des Femmes

Le FUIQP est une organisation nationale qui lutte contre les systèmes d’oppression en prenant en compte les discriminations de classe, de sexe, de genre et de race.

A l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes du 8 mars, nous, militantes du FUIQP rappelons que le féminisme est un combat contre le système capitaliste, raciste et patriarcal. La lutte féministe ne sera effective que si nous intégrons toutes les femmes dans leurs différences et leurs pluralités (noires, arabes, roms, tziganes, musulmanes ou perçues comme telles, LGBTQ+).

Nous refusons le pseudo féminisme islamophobe qui, au nom d’une liberté dévoyée, renforce l’oppression des femmes musulmanes et justifie les guerres impérialistes. Nous refusons le pseudo féminisme qui stigmatise et justifie la répression policière des hommes non blancs. La lutte pour nos droits et contre la violence patriarcale ne se fera pas sans la lutte contre le racisme sous toutes ses formes.

Nous sommes visées par un racisme systémique post colonial qui s’amplifie à chaque période électorale. Le racisme, l’islamophobie, la xénophobie et les discriminations qui y sont associés se manifestent de manière différente à l’égard des femmes et des filles.

Nous sommes la cible des politiques patriarcales et racistes qui nous assignent aux conditions de vie les plus précaires, qui nient la dimension systémique des violences sexuelles et sexistes et qui nous privent de notre liberté de nous organiser.

Ces formes multiples de discrimination entravent la jouissance de nos droits fondamentaux ou nous en privent. Elles dégradent nos conditions de vie et nous enferment dans la pauvreté.

Mais n’en déplaise aux gouvernants et aux médias qui prétendent parler de nous et pour nous, les femmes non blanches luttent et continueront de lutter pour l’égalité et la disparition de toutes les oppressions sexistes et racistes. Les victoires remportées par les femmes de chambres des hôtels Ibis et Hyatt, ou les salariées de l’entreprise ONET mais aussi les luttes menées par les hijabeuses ou les femmes « sans-papiers » sont un exemple pour l’ensemble des combats féministes et des luttes sociales. Ces exemples,qui ne représentent qu’une partie de la diversité et de la dignité des luttes portées par des femmes non blanches, nous rappellent également que c’est dans la solidarité et la lutte collective contre le système patriarcal et raciste que les victoires s’arrachent.

Nous exigeons la fin des discriminations dans l’accès à l’emploi et aux logements et des conditions de vie et de travail dignes. Nous demandons la régularisation des femmes « sans-papiers ». Nous exigeons l’abrogation de la loi de 2004 sur l’interdiction des signes religieux et de la loi confortant « les principes républicains » qui dégradent la vie quotidienne des femmes musulmanes de ce pays. Nous voulons que les femmes puissent accompagner leurs enfants aux sorties scolaires, se baigner dans les piscines et pratiquer leur sport sans faire l’objet de harcèlement. Nous exigeons que de réels moyens soient mobilisés contre les violences sexistes et sexuelles. Nous exigeons la fin des crimes policiers et de la politique carcérale raciste qui s’abat sur nos familles.

Nous ne cesserons d’être visibles et de lutter pour notre dignité.

Nous apportons notre soutien sans concession à toutes les femmes qui luttent : les hijabeuses, les élèves avocates et avocates, le syndicat de femmes voilées et libres, les jeunes filles qui, comme Anna-Chloé Dinah, subissent le harcèlement raciste, les luttes portées par les minorités de genre, les étudiantes, les précaires…

Nous ne cesserons jamais jusqu’à l’égalité totale en droit et en fait ! Nous continuerons à nous unir pour ne pas subir !

Front Uni des Immigrations et des Quartiers Populaires

8/03/2022

Contre la sélection raciale des « bons » et des « mauvais » réfugiés

Depuis le début de la guerre en Ukraine, nous avons assisté à une sélection raciale des réfugiés voulant fuir ce pays en guerre. En effet, les résidents non-Blancs en Ukraine, souvent des étudiants africains, ont été empêchés de prendre les trains à destination de l’ouest du pays afin de gagner la frontière polonaise. Malgré ces entraves, celles et ceux qui ont pu gagner cette frontière se sont vu refouler par la police aux frontières polonaise qui a organisé une sélection raciale entre les « bons » réfugiés blancs autorisés à entrer dans l’Union européenne et les « mauvais » réfugiés non-blancs interdits d’entrer dans l’UE.

Toutefois, loin de se limiter à la police polonaise, la sélection raciale entre réfugiés blancs et non-blancs, entre « bons » et « mauvais », s’est largement exprimée en France au travers des politiques publiques qui sont en train d’être mises en œuvre, de prises de position de responsables politiques ou de figures médiatiques. En effet, depuis des années, un large consensus existe pour justifier le refus d’accueillir des réfugiés fuyant la guerre ou la dictature car la France ne pourrait pas « accueillir toute la misère du monde », selon la formule de Michel Rocard en 1989. Ainsi, ces dernières années, la France a fermé ses portes aux « mauvais » réfugiés non-blancs, syriens, érythréens, afghans ou soudanais. Toutefois, le discours public a totalement changé face à l’arrivée possible de « bons » réfugiés blancs, ukrainiens.

Par exemple, le directeur général de l’Office français de l’immigration et de l’intégration, Didier Leschi, qui, il y a quelques semaines, défendait l’action répressive de l’État vis-à-vis de migrants à Calais ou qui faisait la promotion des procédures de « retours volontaires » des migrants vers leurs pays d’origine, n’a pas hésité à opérer un retournement à 180 degrés concernant les réfugiés ukrainiens. Dans ce cas, et uniquement dans ce cas, « la France sera en capacité d’accueillir tous ceux qui se présenteront », selon Didier Leschi. Il est vrai que ces réfugiés blancs diffèrent des autres migrants non-blancs qui viennent « des pays du Sud, avec des difficultés d’intégration dans l’emploi, de rapport à la langue, qui ne facilite pas l’intégration ».

Le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, dont l’action contre les réfugiés n’est plus à démontrer, a expliqué que les réfugiés ukrainiens étaient « les bienvenus en France ». Il est allé plus loin en adressant un courrier aux maires de France afin de les inviter à se rapprocher des préfets pour organiser l’accueil des réfugiés ukrainiens.

Afin de soutenir cette action de l’État, la SNCF a annoncé la gratuité à tous les « bons » réfugiés ukrainiens qui voyagent à bord des TGV et Intercités. Est-il besoin de rappeler que les trains et les gares en plus de ne jamais être gratuits pour les « mauvais » réfugiés non-blancs, sont des lieux de contrôle et de répression conduisant à des arrestations, voire à des expulsions ?

Au niveau de l’opposition de droite, les prises de position ont fait apparaître la même dichotomie entre « bons » réfugiés blancs ukrainiens « bienvenus » et « mauvais » réfugiés non-blancs « malvenus ». Marine Le Pen, dont le simple nom de famille est associé à la « chasse à l’immigré » depuis au moins quatre décennies, s’est dite favorable à l’accueil de réfugiés ukrainiens en France au nom du respect de la Convention de Genève dont elle n’a jamais défendu l’application pour les réfugiés non-blancs. Valérie Pécresse qui défendait la « théorie » dite du « grand remplacement » il y a encore quelques jours, s’est prononcée en faveur de l’accueil de « bons » réfugiés blancs ukrainiens. La candidate de la droite n’a d’ailleurs pas caché la distinction qu’elle faisait entre réfugiés blancs et non-blancs puisqu’elle a justifié sa prise de position en affirmant que les « réfugiés ukrainiens qui justifieraient de ce statut [de réfugié], bien davantage que les faux réfugiés qui sont indûment entrés en Europe ces dernières années ».

Du côté de l’opposition des durs, envers l’immigration, de la gauche molle, la même dichotomie entre « bons » et « mauvais » réfugiés a été opérée. Candidate socialiste à la présidentielle et maire de la capitale, Anne Hidalgo a expliqué au travers d’un communiqué de la ville de Paris que la municipalité a « mis en place une cellule de crise afin de mettre tous les moyens en œuvre pour assurer l’hébergement des Ukrainiens bloqués à Paris ou qui viendraient s’y réfugier ». Est-il besoin de rappeler la situation scandaleuse dans laquelle se trouvent des milliers de réfugiés non-blancs à Paris ? Est-il besoin de rappeler également que la mairie de Paris n’a jamais déployé d’actions d’envergure pour remédier à cette situation, bien au contraire ?

Au niveau local, le traitement différentiel des « bons » et « mauvais » réfugiés peut apparaître de manière encore plus violente. Par exemple, la maire LR de Calais, Natacha Bouchart, qui, dans sa politique anti-migrants, a été jusqu’à prendre un arrêté d’interdiction de distribution de repas aux migrants le 2 mars 2017, s’est fait prendre en photo en train d’accueillir des migrants ukrainiens à la mairie de la ville.

Dans les médias dominants, la même dichotomie entre « bons » et « mauvais » réfugiés a été opérée par nombre d’éditorialistes, de journalistes et autres analystes. Le chef du service politique de BFM TV, Philippe Corbé, expliquait ainsi la distinction qu’il faisait entre « bons » réfugiés blancs ukrainiens et « mauvais » réfugiés non-blancs : « on parle pas de Syriens qui fuient les bombardements du régime syrien soutenu par Vladimir Poutine. On parle d’Européens qui partent dans leurs voitures qui ressemblent à nos voitures, qui prennent la route, et qui essayent juste de sauver leur vie ». Essayant de justifier le traitement différentiel des « bons » et des « mauvais » réfugiés en fonction de critère raciaux, le journaliste Olivier Truchot expliquait que « les Français se disent : l’Ukrainien, il me ressemble. Il a la même voiture que moi, je pourrais être à sa place. C’est pas du racisme, c’est la loi de la proximité ».

Suivant la même ligne racialiste, l’éditorialiste Christophe Barbier expliquait qu’« il y a un geste humanitaire évident parce que la nature des réfugiés n’est pas contestable » ; car pour lui les guerres en Syrie, en Afghanistan ou au Yémen n’ont peut-être jamais réellement existé. Il ajoutait qu’il était nécessaire d’accueillir les réfugiés ukrainiens « parce que ce sont des Européens de culture », c’est-à-dire que celles et ceux qui ne seraient pas « Européens de culture » peuvent continuer à mourir aux frontières de l’Europe sans susciter la moindre empathie de l’« intelligentzia » du pays des droits de l’homme blanc.

Les éditorialistes, responsables politiques et haut-fonctionnaires qui, dans le contexte actuel, prêchent un traitement différentiel pour les réfugiés ukrainiens par rapport aux réfugiés en provenance d’Afrique ou d’Asie, ne font que réactiver une doctrine très ancienne : celle de la « préférence ethno-raciale ». Cette doctrine a été le fondement des politiques migratoires menées par les pires régimes ségrégationnistes et racistes de l’histoire contemporaine.

En guise d’exemple, rappelons qu’en 1930, le parlement sud-africain votait une loi visant à limiter considérablement l’immigration en provenance de certains pays d’Europe. Parmi les États dont les ressortissants étaient jugés « non assimilables » et « non absorbables » dans la société sud-africaine, figuraient la Grèce, la Lituanie, la Pologne et la Russie. Dans une Afrique du Sud fondée sur la ségrégation raciale et où l’hystérie antisémite allait bientôt atteindre des sommets, la loi sur les quotas d’immigration visait principalement à stopper l’immigration juive en provenance d’Europe de l’Est1.

Huit décennies plus tard, la « doctrine Malan » n’a pas pris une seule ride ; dans le contexte français actuel, elle a tout simplement été assaisonnée à la sauce ukrainienne…

Alors, évidemment, lorsque nous dénonçons la sélection opérée entre « bons » réfugiés blancs ukrainiens « bienvenus » et « mauvais », ce n’est nullement dans le but de susciter le rejet de réfugiés ukrainiens qui fuient la guerre, comme un Eric Zemmour. Les réfugiés ukrainiens doivent indiscutablement être accueillis dans les meilleures conditions. Toutefois, les autres réfugiés quelque soit leur couleur de peau, leur culture ou leur religion, doivent être accueillis dans les mêmes conditions car il ne saurait y avoir de hiérarchie de race, de culture ou de religion si l’on prend au sérieux la notion d’égalité.

Toutefois, cette sélection raciale des « bons » et des « mauvais » réfugiés ne nous étonne pas. Elle s’inscrit dans la continuité d’une histoire coloniale qui n’en finit pas. Depuis plus de cinq cents ans, la colonisation a coupé l’humanité en deux : des êtres humains à part entière, les Blancs, et des êtres humains entièrement à part, les non-Blancs.

Cette logique coloniale de déshumanisation s’applique ici aux réfugiés, mais nous savons parfaitement qu’elle s’applique dans tous les domaines de l’existence.

Déclaration du Front Uni des Immigrations et des Quartiers Populaires

05/03/2022

1 Voici comment Daniel François Malan, figure incontournable du nationalisme suprémaciste Afrikaner, théoricien et praticien très zélé de la politique d’apartheid, justifiait le vote de la loi sur les quotas d’immigration (Quota Act) en 1930 : « Je dirais que le premier principe est le désir qu’éprouve toute nation de préserver son développement sur la base de sa « composition originale ». Par conséquent, nos lois sur l’immigration ne pouvaient exclure des pays comme la Hollande, la France, le Commonwealth Britannique, ou encore l’Allemagne. Le second principe auquel je dois me référer est celui de l’« inassimilabilité ». (…) Chaque foyer a son caractère propre ; sa propre atmosphère, ses aspirations, ses perspectives, sa structure sociale et il est naturel que le chef de famille décide de préserver cette identité, ou de préserver ce caractère et ces perspectives.

C’est pourquoi, dans chaque foyer, on accueille de préférence non pas l’étranger qui a un point de vue différent, mais les membres de sa propre famille. Les nations désirent préserver leur homogénéité parce que chaque nation a une âme, et chaque nation désire naturellement que son âme ne soit pas divisée. Chaque nation considère, à tous points de vue,que c’est une faiblesse, dans le corps de cette nation, qu’il existe une minorité non digérée, non absorbée et non absorbable, car cela conduit toujours à toutes sortes de difficultés. » Cf. Milton Shain. The Roots of Antisemitism in South Africa. University of Virginia Press, 1994, pp.137-138.